Le temps d’une mise en vérité a sonné pour les États-Unis
En 1996, l’Afrique du Sud mettait sur pied la Commission vérité et réconciliation — autant par choix que par nécessité. Pour tourner la page de l’apartheid, les leaders politiques et civiques de l’époque — Nelson Mandela, Desmond Tutu, F.W. de Klerk — ont reconnu qu’il fallait d’abord établir un récit commun, reconnaître les dérives et créer les conditions d’une reconstruction sur de nouvelles bases.
Les États-Unis pourraient faire face à une exigence comparable d’ici les présidentielles de 2028. Pour un pays peu porté à l’introspection, ce ne sera pas une mince affaire.
Le passage de Donald Trump à la Maison-Blanche a profondément altéré le rapport entre pouvoir, vérité et responsabilité aux États-Unis. Il ne s’agit plus seulement d’écarts aux normes — mensonges répétés, conflits d’intérêts, instrumentalisation des institutions, déni électoral. Un glissement plus fondamental s’est opéré : dans des cercles de moins en moins restreints, la réalité elle-même tend à devenir ce que le président en dit.
Cette transformation ne relève pas d’un seul individu. Elle repose sur un écosystème qui y trouve son compte. Elle se donne à voir jusque dans les rituels du pouvoir.
La comparaison, souvent faite à propos des réunions du cabinet Trump, avec les démonstrations d’allégeance observées en Corée du Nord ne relève pas de la caricature, mais plutôt de l’idée même de vérité comme référence commune.
Il n’est pas nécessaire de remonter loin pour en prendre la mesure de ce dérapage. Trois illustrations, une seule semaine — la dernière —, suffisent.
La première. Devant la commission judiciaire du Sénat, la scène a quelque chose de surréaliste : des candidats à des fonctions judiciaires parmi les plus importantes au pays se révèlent incapables de répondre à une question élémentaire du sénateur démocrate Richard Blumenthal, à savoir qui a remporté l’élection de 2020.
Les réponses, quasi identiques et manifestement préparées à l’avance, contournent le fait pour ne pas contredire le récit de l’élection volée de Donald Trump.
Une deuxième, alors que la guerre avec l’Iran est décrite par le président dans des termes mutuellement incompatibles. Dans le multivers de Donald Trump, la guerre est à la fois « gagnée » et « en cours », menée sans besoin d’alliés, mais dépendante d’eux en pratique, accompagnée de négociations annoncées par la Maison-Blanche, puis démenties par Téhéran.
Puis viennent les marchés. Une annonce présidentielle sur une possible désescalade — fondée sur ces mêmes discussions contestées — déclenche des mouvements massifs, certains précédant de quelques minutes à peine sa diffusion, alimentant des soupçons de délit d’initié.
Le fait le plus révélateur est ailleurs : le président du Parlement iranien lui-même se permet de tourner la séquence en dérision, accusant Donald Trump de manipuler les marchés par de fausses annonces et suggérant ironiquement d’en faire des signaux contraires.
Que ce type d’accusation vise désormais un président américain — et serve de matière à moquerie publique chez un adversaire — en dit long.
Mais, là encore, le plus révélateur n’est pas tant chacun de ces événements que leur réception. Ni onde de choc politique majeure ni mobilisation institutionnelle importante. Ces épisodes sont absorbés, presque naturellement.
C’est cette capacité de banalisation qui révèle l’état du système.
Au fil des années, les dérives associées au trumpisme se sont incrustées dans les mécanismes mêmes de la vie publique américaine. Elles ne relèvent plus de l’exception, mais d’une forme de normalité fonctionnelle. Un enchevêtrement d’intérêts — politiques, médiatiques, économiques — contribue désormais à leur reproduction.
Or, cette dynamique ne se limite pas aux élites et aux initiés. Elle s’enracine aussi dans une partie de la société américaine qui a vu, dans le discours de Donald Trump, la validation de frustrations et de perceptions longtemps marginalisées. Pour ces millions de citoyens, la remise en cause de ce récit représente non seulement une correction factuelle, mais une perte de reconnaissance.
C’est ce double verrou — celui des intérêts installés et celui des identités validées — qui rend aujourd’hui toute voie de sortie particulièrement étroite.
C’est précisément dans ce type de situation qu’un travail explicite de mise en vérité devient nécessaire.
Les commissions vérité et réconciliation n’ont pas pour fonction première de punir. Elles visent à établir un socle commun de faits, condition préalable à toute reconstruction durable. Elles offrent aussi, de manière encadrée, des voies de réintégration pour ceux qui acceptent de reconnaître leur rôle dans un système devenu insoutenable.
Les États-Unis ne sont pas l’Afrique du Sud de l’après-apartheid. Mais ils font face à une autre forme de fracture : une fragmentation du réel lui-même, nourrie par des années de brouillage systématique des faits au service des intérêts d’un homme et de ses alliés.
Dans un tel contexte, s’en remettre uniquement aux mécanismes traditionnels — élections, tribunaux, alternance — risque de ne pas suffire. Encore faut-il recréer les conditions d’un rapport commun aux faits.
Cela suppose sans doute de renoncer à une certaine idée de l’exceptionnalisme américain — celle selon laquelle les institutions finissent toujours, d’elles-mêmes, par corriger leurs dérives.
Comme l’Afrique du Sud l’a compris en 1996, certaines périodes dans l’histoire d’une nation exigent davantage qu’un simple retour à la normale. Elles exigent un travail explicite de mise en vérité.
Les États-Unis pourraient bien être arrivés à ce point.
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