Pour ne pas mourir dans l’indifférence
Ils s’appelaient Serge et Valmont. On sait peu de choses sur ces deux hommes morts à quelques heures d’intervalle, la semaine dernière, dans des refuges pour itinérants d’Hochelaga-Maisonneuve. L’un avait environ 57 ans, l’autre plus de 70. Assis sur une chaise ou allongé dans un lit de fortune, ils sont arrivés au bout d’un corps que la rue avait sans doute usé avant l’heure. Leurs décès devraient provoquer un réveil collectif sur l’immensité des besoins rattachés aux populations âgées itinérantes.
Hélas, Serge et Valmont ne sont pas des exceptions tragiques. Ils reflètent une réalité que les données confirment depuis quelques années et que le milieu communautaire observe avec une inquiétude croissante : la population itinérante montréalaise vieillit, et les ressources censées l’héberger et lui offrir le minimum ne peuvent en rien se comparer à un suivi en clinique ou à l’hôpital, car elles n’ont pas été conçues pour cela.
Une personne sans abri est considérée comme « âgée » dès qu’elle atteint 50 ans. Il ne s’agit pas d’une convention arbitraire : c’est le contrecoup de la rue sur le corps, une réalité physiologique prouvée par la recherche internationale. Les personnes itinérantes développent des maladies chroniques, des troubles cognitifs, des limitations fonctionnelles et des problèmes cardio-respiratoires bien avant leurs pairs logés, parfois de 10 à 20 ans plus tôt. La rue malmène. Elle affame les corps, les prive de sommeil, les expose au froid et à la violence, sans compter les effets pervers de la consommation. Elle tue à petit feu, ou parfois en un seul coup, en pleine nuit, sur une chaise Adirondack.
Selon le Dénombrement 2022 des personnes en situation d’itinérance visible à Montréal — le plus récent bilan dont on dispose —, 43,6 % de ces personnes avaient plus de 50 ans, contre 37,7 % en 2018. Dans cette tranche d’âge en expansion, on remarque un bon contingent qui expérimente son premier épisode de quotidien sans domicile, pour cause d’expulsion de logement. Quarante pour cent des 50 ans et plus affirmaient au contraire être dans cette situation d’itinérance depuis plus de 10 ans, de quoi accélérer à vitesse grand V les problèmes de santé.
Or, les refuges et les haltes-chaleur ont été pensés pour offrir un toit pour la nuit, de quoi se laver, un repas chaud. Ils ne sont pas outillés, ni dans leur conception ni dans les ressources dont ils disposent, pour gérer la démence, l’insuffisance cardiaque, un diabète à un stade avancé ou encore des soins palliatifs. Sans compter des comportements inconvenants ou violents qui entrent en totale contradiction avec les codes de conduite des refuges — et peuvent donc valoir l’expulsion —, mais qui pourraient être le signe d’un début de démence ou de quelque problème cognitif non diagnostiqué.
Mais entre le dénuement de la rue et la fugacité de l’urgence, qu’existe-t-il comme option pour offrir des soins de santé ? Des initiatives comme Proxi-Itinérance, à Montréal, ont été créées uniquement pour servir de courroie de transmission entre les personnes itinérantes ayant des problèmes de santé et le réseau de soins. Des infirmières et des intervenants psychosociaux vont vers les gens pour établir un premier contact, prodiguer les soins de base, et tenter de les diriger vers les services appropriés en cas de besoin.
Mais il existe encore un décalage entre l’ampleur des besoins et la disponibilité des ressources. La mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, s’est fait élire entre autres sur la promesse d’une action vigoureuse dans le champ de l’itinérance, et jusqu’à maintenant elle est de parole. Mais elle est la première à reconnaître le gigantisme de ce chantier, qu’elle souhaite à raison diriger de pair avec les gouvernements du Québec et du Canada.
On déploie beaucoup d’énergie à embrasser le dossier de l’itinérance du point de vue du logement et de la gestion urbaine, et on peut comprendre qu’il en soit ainsi, car l’espoir d’une vie meilleure commence par un toit sous lequel retrouver une certaine sérénité. Mais il faudra aussi aborder la question sous l’angle d’un continuum de soins adapté aux aînés itinérants, entre la halte-chaleur et les soins de longue durée.
Le Québec est une société vieillissante. La crise du logement n’est pas résolue. Les filets de sécurité sociale ont été étirés jusqu’à la rupture. La misère sociale nous présente des visages préoccupants, qu’on pense seulement à ce tragique phénomène des corps non réclamés à la morgue, dont on nous dit qu’il est en augmentation et qu’il concerne entre autres des personnes itinérantes. Finir sa vie en ayant un numéro de dossier en guise d’identité est sans doute la pire des indifférences à infliger à un être humain.
Les autorités municipales en place ne semblent pas manquer du courage politique nécessaire pour transformer une intention en un projet concluant. On pourrait maintenant rêver à un engagement ferme, chiffré et maintenu des gouvernements provincial et fédéral pour financer des modèles d’hébergement multiservices adaptés aux aînés qui veulent sortir de la rue.
Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.
