menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Les matchs de quatre points

22 0
04.04.2026

Mercredi matin, 1er avril. Je me déplace dans la cuisine avec trois poissons en papier scotchés dans le dos tandis que, comme tous les partisans du Canadien, je flotte sur un petit nuage printanier : six victoires d’affilée, à deux triomphes (ou quatre défaites en prolongation) de la barre des 100 points au classement ; mon capitaine, qui pointe au septième rang des meilleurs pointeurs de la ligue et qui, non content d’afficher de solides qualités défensives et un impressionnant différentiel de +34, se dirige allègrement vers une saison de 100 points ; un marqueur de 50 buts en vue, le premier depuis Stéphane Richer et l’apparition d’Hélène, de Roch Voisine, dans le top-50 de la chanson française, à moins que Caufield ne se casse les deux jambes au cours de la semaine qui vient ; un Dobeš qui réalise 41 arrêts contre les Hurricanes, qui montre un taux d’efficacité de plus de 0,950 à ses quatre derniers départs et qui, déguisé en Halak 2.0, ferme la porte aux Kucherov de ce monde ; et je n’ai même pas encore parlé du plus beau : la moitié de ces six victoires ont été acquises lors de matchs de quatre points.

J’ai tenté d’expliquer le concept de « match de quatre points » à un membre de ma famille : une partie disputée contre une équipe positionnée en tant que rivale directe dans la course aux séries. Le concept mesure la différence entre les écarts au classement de ces deux équipes dans l’hypothèse où chacune remporte la victoire.

Mardi, si le Lightning avait gagné, il aurait affiché 100 points au classement, contre 94 pour le Canadien. Mais en triomphant, ce dernier s’est retrouvé avec 96 points, contre 98 pour le Lightning. 100 – 94 = 6 ; 98 – 96 = 2 ; 6 – 2 = 4 = un match de quatre points ! C’est l’écart entre deux écarts, la différence entre deux différences. Simple comme bonjour, non ?

Fort de sa victoire contre le Lightning, Canadien, en ce 1er avril, est en position d’échapper au repêchage interdivisionnel pour accéder directement aux séries. Mais si les Oursons, qui n’hibernent jamais très longtemps et qui nous soufflent maintenant dans le cou, devaient coiffer le Canadien au troisième rang de la division Atlantique, et en supposant que le Lightning et les Sabres réussissent à conserver leur avance, les Blue Jackets et les Islanders, de la division Métropolitaine, redeviendraient, si la tendance se maintient, des rivaux directs du Canadien dans le repêchage éliminatoire de la Conférence Est.

Ce qui nous vaudrait, la fin de semaine prochaine, des matchs de quatre points contre Colombus et Long Island, totalisant huit gros points en tout !

Soyons réalistes : à l’heure où j’écris ces lignes, Canadien, l’équipe de l’heure dans la Ligue nationale, peut légitimement aspirer à occuper le sommet de la Conférence Est, où les Sabres et les Hurricanes ne le devancent que par, eh oui, quatre points… et ce n’est même pas un poisson d’avril. Il le peut d’autant plus que, à l’heure où ces lignes sont publiées, Canadien a aligné une septième victoire d’affilée, jeudi, contre les Rangers. Il en est donc maintenant à 98 points.

Toute cette poussée de fièvre printanière vers les séries, qui rappelle la montée de la sève et du sang chaud au cœur de la bête humaine et dans les siaux et les tubulures d’eau d’érable, a commencé, sans surprise, un jour d’équinoxe. Le 21 mars dernier, un samedi soir, alors que nos Glorieux chassaient Ilya Sorokin de la glace du Centre Bell à la faveur d’une troisième période de quatre buts pour rachever la bande à Casseau, où étais-je, moi, déjà, et que faisais-je ?

À la maison en train de ronger mon frein, voilà la réponse. En train, pour être plus précis, de rater l’hommage de Youppi et de tout le Québec à Rodger Brulotte et un tour du chapeau de Cole Caufield à cause du proverbial petit pain pour lequel nous sommes nés.

Car en ce début de printemps, le jeu des juteux contrats de diffusion conclus entre les empires médiatiques et l’organisation de Gary « BET99man » ressemblait plus que jamais à une conspiration contre les mânes de Lionel Duval et de René Lecavalier pour me priver de mon droit constitutionnel à la game du samedi soir.

Tout mon malheur vient de la télé à la carte, de l’abstention saturnale de RDS et de ma décision de me désabonner de TVA Sports au moins jusqu’au détail — la « vraie saison », si vous préférez —, parce que c’est bien beau, de la Flanelle le samedi soir, mais si le reste de la programmation n’a rien de mieux à t’offrir que la couverture du tournoi pee-wee de Québec, un match Sénateurs-Canucks et un documentaire sur le tournoi de miniputt de Saint-Timothée, est-ce que ça vaut vraiment 180 $ par année ?

Sur les contrats de diffusion, j’ai lu, il y a quelques semaines, un excellent article de Martin Leclerc dont je suis ressorti avec l’impression que ça va bientôt prendre un doctorat en télécommunications pour s’y retrouver.

Et voilà où je voulais en venir avec mon p’tit pain : pendant que le descendant de porteur d’eau de Pâques trouve presque normal d’avoir à payer pour avoir accès au produit sportif de monsieur Molson, c’est à la chaîne nationale et gratuite des Anglo-Canadiens que survit la grande tradition du hockey du samedi soir.

Je n’ai rien contre le fait de consommer mon hockey en anglais, mais le problème, c’est que le 21 mars, à CBC, à la place de l’hommage à Rodger et des 13 points accumulés par le premier trio du Canadien, on avait droit à un Toronto-Ottawa dont la seule évocation suffit à m’alourdir les paupières.

Au moins, avant, il y avait Don Cherry… Je me souviens, avec une sorte d’attendrissement, de la fois où le premier ministre Chrétien avait tenté d’étrangler un manifestant à Ottawa. Le lendemain, un Cherry étincelant dans son costume criard lançait en regardant la caméra, pouce levé : « Way to go, Jean… »

Quoi, vous ne l’aimez pas ? Aussi bien se mettre à haïr le Méchant dans un combat de la WWE. Il doit bien représenter quelque chose, alors pourquoi pas le Canada ? Il n’y avait aucun problème quand il crachait sur les Québécois et les joueurs européens. C’est seulement quand il s’est attaqué à la vache sacrée du pays, une immigration peu encline à s’identifier au coquelicot de la Grande Guerre, que la CBC s’est débarrassée de lui.

Mardi, j’ai remarqué, brodée sur le beau chandail blanc que portait Canadien à Tampa, une petite feuille d’érable rouge avec, dessous, les mots « Air Canada ». No comment…

Romancier, écrivain indépendant et chroniqueur sportif atypique, Louis Hamelin est l’auteur de dix-sept livres.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir