Les piliers de la terre (mon hommage à Ema)
Station Berri-UQAM. Ema s’allonge de tout son long dans la voiture du métro. Un mégot éteint au coin des lèvres, elle demande du feu. Les regards, d’abord fixés sur elle, se détournent. J’aperçois quelques sourires en coin.
« J’ai pas de feu, mais je peux peut-être vous aider ? » Je respire à nouveau. Autour de nous, un certain apaisement : quelqu’un a pris la situation en main. Je ne me souviens plus des mots exacts qu’Ema a prononcés ensuite — quelque chose comme un plaidoyer contre l’indifférence cruelle des gens. Plus tard, elle me confiera qu’elle est constamment en colère, qu’elle ne se reconnaît plus, que je l’aurais probablement aimée dans une autre vie.
Je me souviens seulement de ma réponse : « Je comprends. » Et de la sienne : « Non. Tu comprends pas. Tu entends. » Je me reprends, moins assurée, mais prête, cette fois, à me tromper. « J’ai presque rien sur moi… mais je pourrais peut-être vous faire une épicerie ? Je descends à Jean-Talon. Vous pourriez aussi prendre des cigarettes. Du feu. »
« Moi, je descends à Laurier. »
« Je vous accompagne. »
Premier arrêt : le dépanneur. J’indique au commis que je paierai pour « Madame ». Ema prend ce dont elle a besoin : lait au chocolat, fromage tortillon, cheddar, jujubes, bières, briquet, cigarettes. Au moment de payer, elle me demande : « Tu fais quoi, toi, Julie, dans la vie ? »
« J’écris des livres. »
Elle me dit qu’elle a toujours aimé lire ; me demande ce que j’écris.
« Sur les femmes. Les femmes en agriculture. »
« Les femmes qui reprennent les fermes ? »
« Oui, entre autres, c’est ça. »
« Ça ne doit pas faire longtemps que les femmes reprennent les fermes. »
Ema est une femme cultivée. Je lui propose alors une librairie à quelques coins de rue. Une dizaine de minutes à pied. Je peux lui acheter un livre. Celui qu’elle veut.
« C’est trop loin. Mon sac est lourd. Il y a une librairie sur Sainte-Cath, pas loin de Berri. »
Nous rebroussons chemin. Je lui demande de m’attendre pendant que j’achète deux passages. Elle franchit le tourniquet. Le commis me dit : « Madame est déjà passée, c’est correct. »
À Berri, Ema m’avertit : elle est en rupture de condition. « Je suis pas censée être ici. » Je tente de la rassurer : je pourrais me faire passer pour son intervenante, au besoin.
« Non, s’il te plaît. Fais-toi passer pour mon amie. Ils vont au moins se dire que je suis encore quelqu’un pour quelqu’un. »
« Parfait, on fait ça. »
Elle me raconte la prison, les sorties, les tentatives de se reloger. Les économies qui parfois suffiraient, mais l’absence de références. Personne ne veut lui louer un logement. « À la place des propriétaires, remarque, je ferais pareil. »
Elle évoque ensuite l’absence de sororité, le manque de ressources, la lâcheté ordinaire, la brutalité policière, les violences subies. Elle parle des centres d’hébergement, inadaptés aux femmes en perte de mobilité — elle a une infection à la jambe — et de la violence de certains hommes. Sa peur de devenir comme tous les autres — de se croire elle aussi supérieure et de se montrer indifférente — si elle parvient à s’en sortir un jour.
Devant la librairie, elle s’arrête net. « Je sais pas si on va me laisser entrer. »
À cet instant, je mesure le poids de mes privilèges. « Je suis avec toi. Ça va aller. » Ema se braque. Elle préfère attendre dehors. « Je veux Les piliers de la terre. » Je ressors avec le livre. Elle le prend, les yeux brillants. Elle pleure. « On m’a jamais acheté de livre. »
Avant de partir, elle respire profondément les pages. « Ça sent bon, hein ? » On rit. Puis elle ajoute : « Je veux pas influencer tes écrits… mais tu pourrais peut-être écrire quelque chose sur les femmes en situation d’itinérance. »
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