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Renards, fouines, corneilles… Les abattre n’a aucun sens, dit la science

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13.03.2026

Renards, fouines, corneilles… Les abattre n’a aucun sens, dit la science

À l’aube de la mise à jour de la liste des espèces pouvant être détruites car « susceptibles d’occasionner des dégâts », une étude scientifique montre que cette politique est inefficace. Mais le ministère de la transition écologique n’entend pas changer de cap.

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LeLe geai des chênes, petit oiseau brun aux ailes bleus, se nourrit de glands. En hiver, il constitue des petites réserves qu’il cache dans le sol de la forêt, puis qu’il oublie, contribuant ainsi à la plantation de nouveaux arbres. Le renard, lui, avale volontiers les campagnols et autres rongeurs porteurs de tiques. Il contribue ainsi à limiter la propagation de la maladie de Lyme. La corneille, en consommant larves et hannetons dans les champs, élimine les adversaires des cultures…

Le point commun entre ces trois animaux ? Leur rôle clé dans l’équilibre des écosystèmes est ignoré par les pouvoirs publics. Officiellement, ce sont des « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts » (Esod), et des bêtes à abattre : ils figurent sur la liste des animaux pouvant être tués tout au long de l’année – y compris, donc, hors période de chasse.

Ceux-là que l’on a longtemps appelé les « nuisibles », parce qu’ils peuvent endommager des cultures, des zones forestières, des propriétés privées, ou provoquer des risques sanitaires, et que de nombreuses associations environnementales défendent depuis des années… Toutes ces bêtes sauvages font l’objet d’une destruction massive : 1,7 million sont abattues chaque année.

Cette semaine, une étude scientifique est vient contredire la « logique » de ce dispositif : menée par le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, et publiée le 9 mars dans la revue Biological Conservation, elle montre que cette gestion du sauvage pour éviter les dégâts ne fait pas sens d’un point de vue économique. Selon ses calculs, les dégâts causés par ces animaux pèsent entre 8 et 23 millions d’euros par an, tandis que le coût des interventions pour les tuer – que ce soit par piégeage, tir ou déterrage – revient à 103 à 123 millions d’euros par an.

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Cette gestion par la destruction s’avère par ailleurs inefficace. « Le contrôle létal n’a pas d’incidence sur la taille des populations et pourrait même réduire les services écosystémiques associés à ces espèces, notamment la prédation des rongeurs et la dispersion des graines », note l’étude.

Éliminations sans fondement scientifique

Ces conclusions, accablantes pour une politique en vigueur depuis des décennies, ne font cependant pas bouger le ministère d’un iota, à l’heure où la question se pose de la poursuivre ou non. « Pour le prochain arrêté triennal, qui couvre la période 2026-2029 et dont la publication est prévue fin juin, le délai ne permet pas d’intégrer ces résultats et de modifier le système en profondeur », indique à Mediapart le cabinet de Mathieu Lefèvre, ministre délégué à la transition écologique.

C’est pourtant précisément en vue de ce nouvel arrêté, qui doit mettre à jour la liste Esod, que l’étude du muséum avait été lancée, et financée, par le ministère de la transition écologique lui-même.

Les abattages coûtent huit fois plus que les dégâts déclarés.

Les abattages coûtent huit fois plus que les dégâts déclarés.

Pour l’heure, outre la corneille, le renard et le geai des chênes, cinq autre espèces sont chassables et piégeables tout au long de l’année : la fouine, la belette, le corbeau freux, la pie bavarde et l’étourneau sansonnet. Le classement dans la catégorie Esod repose sur deux conditions : que l’animal soit identifié comme étant à l’origine de plus de 10 000 euros de dégâts sur un département, et que sa population soit considérée comme abondante. Sa destruction peut alors être autorisée pour trois ans sur l’ensemble du département, sans lien aucun avec le lieu des dommages.

Pour arriver à leurs résultats, les scientifiques du muséum se sont appuyés sur les déclarations de dommages effectuées par les exploitations agricoles et les particuliers, enregistrées par l’administration, et ont calculé ce que coûtaient cartouches, pièges, amortissement des fusils et déplacements des chasseurs. La conclusion est sans appel. « Les abattages coûtent huit fois plus que les dégâts déclarés, résume Frédéric Jiguet, l’auteur principal de l’étude. Cela ne réduit donc pas les pertes économiques, alors que c’est l’objectif affiché. Ce système ne fonctionne pas, il est urgent d’investir sur des alternatives non létales. »

Fin 2024, déjà, un rapport très critique de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) recommandait à l’exécutif de profiter de l’arrivée à terme de l’arrêté actuel pour changer de politique, développer des méthodes alternatives à la mise à mort et intervenir seulement au cas par cas en cas d’élimination d’animaux. La même année, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité publiait également une expertise, montrant que le classement Esod était « réducteur » et « sans fondement scientifique ».

Des alternatives existent

Pas de quoi, là non plus, ébranler le ministère. « Le calendrier ne permettait pas d’engager une réforme d’une telle ampleur » que celle proposée par l’inspection générale, nous fait savoir le cabinet de Mathieu Lefèbvre. Et de continuer à défendre le principe qui sous-tend le dispositif Esod : « La possibilité de destruction hors période de chasse pour préserver les enjeux agricoles, la protection d’espèces protégées vulnérables impactées et les biens matériels de citoyens continuent à motiver le maintien de cette politique publique. »

Les alternatives à l’abattage existent, pourtant : semences enrobées de produits répulsifs, protection des poulaillers, épouvantails gonflables, tirs d’effarouchement – c’est-à-dire des tirs non mortels, pour faire fuir les bêtes… C’est ainsi qu’en Suisse, du maïs enrobé d’oléorésine de poivre noir est utilisé pour éloigner les corneilles se nourrissant dans les champs au moment des semis. Le produit est actuellement en cours d’homologation en France.

Recourir à ce type de méthodes, plutôt que détruire la biodiversité, est précisément ce que prônent depuis longtemps les associations environnementales. France Nature Environnement (FNE) et la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) dénoncent toutes deux les incohérences du dispositif Esod.

« Ce nouvel article scientifique enfonce le clou sur ce qu’on dit depuis des années, souligne Dominique Py, chargée des questions de chasse et de faune sauvage à FNE. On tue plus d’un million d’animaux sauvages par an… pour rien. Ces destructions sont inutiles et inefficaces, et c’est une procédure à charge : on ne tient pas compte des services écosystémiques des espèces, de leurs interactions entre elles. C’est un gâchis de nature, avec un point de vue très anthropocentré. Il faudrait a minima faire une comparaison coûts/avantages avant d’établir une nouvelle règlementation. »

Cédric Marteau, directeur général de la LPO, est particulièrement inquiet du sort fait aux mustélidés, la famille des fouines et des belettes : « Nous n’avons aucune donnée au niveau national sur leurs populations, ce sont des animaux très discrets. On détruit le vivant sans le connaître, dans une période d’érosion de la biodiversité : c’est du n’importe quoi. Il faut sortir de la liste Esod les espèces sur lesquelles on n’a pas de données. Si après l’éclairage de la science et des hauts fonctionnaires, le gouvernement reproduit la même liste d’espèces pouvant être tuées, ce sera un échec complet. »

Le poids des chasseurs

Les associations se préparent à batailler ferme. Ces dernières années, ce sont elles qui, à coup de recours devant le Conseil d’État, ont obtenu de préserver certaines espèces, à rebours des arbitrages de l’exécutif. C’est ainsi que la martre et le putois ont finalement été retirés de la catégorie Esod.

L’état de conservation de la première était mal connu, ce qui mettait l’État français en porte-à-faux par rapport à la directive européenne « Habitats ». L’état de conservation du second a quant à lui été reconnu comme mauvais : le putois est lié aux zones humides, qui elles-mêmes ont subi de vastes destructions.

Nous voulons que le gouvernement écoute les scientifiques et pas le lobby de la chasse.

Nous voulons que le gouvernement écoute les scientifiques et pas le lobby de la chasse.

Les recours des associations ont aussi abouti à ce que des animaux classés Esod ne soient plus chassables ou piégeables en certains endroits du territoire, tandis que dans certains départements, les préfectures ont elles-mêmes sorti des espèces de la liste.

Cela donne, aujourd’hui, des situations contrastées. La belette, par exemple, ne peut plus être abattue que dans le Pas-de-Calais… qui se trouve être le département du président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), Willy Schraen. « Il n’y a aucun sens à conserver la belette sur la liste Esod, souligne Dominique Py. Ce petit animal de 20 centimètres ferait plus de 10 000 euros de dégâts par an dans un département, et dans aucun autre ailleurs ? C’est absurde. »

La prochaine liste sera-t-elle plus réduite ? L’experte y compte bien, et mise notamment sur la préservation du geai des chênes. Pour convaincre les autorités d’épargner le renard – plus de 500 000 individus tués chaque année –, la partie s’annonce en revanche difficile. C’est précisément le combat de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), qui a fait du goupil son emblème et s’apprête à lancer une nouvelle campagne sur le sujet. « Nous voulons que le gouvernement écoute les scientifiques et pas le lobby de la chasse, souligne Yolaine de La Bigne, la porte-parole de l’organisation. Ce dossier pose une question fondamentale sur ce que nous voulons faire de notre avenir : continuer de piller ou accepter de vivre avec des animaux qui étaient là avant nous ? La nature se régule très bien elle-même. Le dispositif Esod se mêle d’un système très bien huilé, avec très peu de connaissances. »

Mais sur ce dossier comme sur d’autres, la défense du vivant se heurtera au poids des chasseurs. La FNC, qui a intérêt à ce que le gibier ne soit pas menacé par d’autres animaux, souhaite, a minima, le maintien de la réglementation actuelle. Et verrait bien le retour de la martre et du putois sur la liste des espèces à abattre. « Ils menacent d’autres animaux qu’il faut protéger », avance Christophe Urbaniak, directeur technique à la FNC. Le ministre est précisément sur cette ligne. Son cabinet se prépare, nous a-t-il indiqué, à reprendre la liste actuelle des huit espèces et à réexaminer le statut de la martre.

Une perspective complètement alignée avec le milieu de la chasse. Pour Christophe Urbaniak, les bêtes classées Esod provoquent « des déséquilibres », en particulier le renard, « présumé coupable » ; il faut donc pouvoir les abattre pour « réguler les populations ». Et ce, quoi qu’en dise la science. « L’étude du muséum présente des biais ; ses calculs sont théoriques et les dégâts provoqués par ces bêtes sont sous-estimés », juge l’expert de la fédération.

Si la France fait exception en Europe avec son dispositif Esod, elle le fait aussi avec son nombre de chasseurs. Plus de 1,3 million de personnes ont un permis de chasse dans le pays, un record absolu sur le continent.

Les personnes citées dans cet article ont été interviewées par téléphone les 11 et 12 mars 2026. Le cabinet du ministre Mathieu Lefèvre a répondu à nos questions par écrit, le 13 mars.

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