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"Il paraît audacieux de penser que Nice pourrait être un laboratoire de l’union des droites"

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23.03.2026

Marianne : Ces élections ont montré que l’union des droites n’est pas pour demain…

Jean-Daniel Lévy : L’union des droites ne s’est pas produite dans le cadre de ces élections dans le sens où il n’y a eu que peu d’alliances officielles entre formations politiques de droite et d’extrême droite. Pour autant, si les formations politiques ne se sont pas alliées, une fluidité des électorats LR et RN s’est opérée. À Marseille, la liste conduite par Martine Vassal recueille 12,4 % des suffrages au premier tour, celle par Franck Allisio 35 %. Au second tour, la liste LR (à Marseille !) dépasse à peine les 5 %, celle RN dépasse les 40 %.

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La traduction en termes de voix est éloquente : près de 20 000 voix de moins pour la première, plus de 22 000 pour le second (alors que la participation a progressé). L’inverse est vrai. À Brest, la liste RN passe de 11,1 % des exprimés à 4,3 % alors que la liste DVD passait de 30,2 % à 57,3 %. Ces deux exemples sont illustratifs des fluidités même si elles s’opèrent plus fréquemment de la droite vers l’extrême droite que dans le sens inverse.

Pourtant les électorats convergent de plus en plus…

Absolument. Si l’on prend l’évolution des résultats aux élections législatives, celle-ci est probante. D’un point de vue d’opinion, lorsque nous interrogeons les Français, sympathisants LR et RN expriment des proximités : inquiétudes à l’égard de l’avenir, doute sur la place de la France dans le monde, préoccupations en matière de sécurité, de niveau de natalité de notre pays, concernant notre système éducatif… 65 % des sympathisants RN parlent de l’autorité (48 % des LR), de la laïcité (respectivement 64 % et 53 %) ou encore de la souveraineté (61 % et 57 %).

De même, 64 % des proches des Républicains et 60 % de ceux du RN estiment que les deux formations politiques partagent, de manière générale, des positions politiques similaires. Ce jugement est valable d’un point de vue global comme lorsque l’on entre dans le détail, que ce soit en matière de sécurité, d’environnement, d’immigration, de culture, de pouvoir d’achat, de vie démocratique, de déficits publics voire de politique étrangère de la France.

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Vu que les différences sont pour une majorité d’entre eux ténues, près de huit sympathisants tant LR que RN estiment que ce serait une bonne chose qu’il y ait un accord entre les deux partis (c’est-à-dire que le candidat le moins bien placé de ces deux formations politiques lors du 1er tour des élections se désisterait au 2nd tour) que ce soit lors des élections municipales ou législatives.

Assez logiquement enfin, 55 % des proches des LR (69 % du RN) estiment que ce serait une bonne chose s’il y avait une candidature unique en vue de la prochaine élection présidentielle qui rassemblerait Les Républicains, le Rassemblement national et Reconquête !. Reste à voir qui apparaîtrait le plus « légitime » pour porter cette candidature. Une fois encore, la porosité de la droite vers l’extrême droite se ressent : l’appétence à voir un candidat RN est plus importante chez les électeurs LR que l’inverse.

Finalement, la gauche a réussi à garder la plupart des grandes villes. Pourquoi la droite ne réussit pas à l’emporter ?

Nous avons été frappés de voir que, du point de vue des électeurs, peu d’éléments structurants ont différencié les projets de droite et de gauche. Que ce soit en matière de sécurité, de stationnement, de caméras de vidéoprotection, d’impôts locaux… peu d’approches apparaissaient comme étant singulièrement de droite. Le fond des débats s’est plutôt porté sur des thèmes sur lesquels la Gauche est jugée « légitime ». Pour résumer sommairement, l’amélioration de la qualité de vie et les questions sociétales. Les listes de droite ont rencontré des difficultés pour faire émerger d’autres sujets et/ou imposer d’autres débats. On aurait pu s’attendre à ce que les débats soient plus nets sur les finances publiques, les impôts locaux (thèmes proches de la question du pouvoir d’achat, première préoccupation des Français). Tel n’a pas été le cas.

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De ce fait, vu que les batailles politiques ne sont pas toujours effectuées sur la base d’un projet, deux dimensions jouaient : le regard porté sur les têtes de liste ; la sociologie de la commune. Il s’avère que, sur le deuxième point, celle-ci est structurellement défavorable à la droite : 32 % des habitants des communes de plus 100 000 habitants se situent à gauche sur l’échiquier politique, 10 % à droite ; respectivement 27 % et 14 % dans les communes de 50 000 à 100 000 habitants. Ainsi l’assise d’opinion dans ces communes est, actuellement, peu favorable à la droite.

Est-ce que l'exemple de Nice prouve que l'union des droites porte ses fruits ?

Il paraît audacieux de penser que Nice pourrait être un laboratoire de l’union des droites. L’élection d’Éric Ciotti à la mairie de Nice s’inscrit dans un triple registre : une présence forte du RN (aux dernières élections européennes, la liste conduite par Jordan Bardella a recueilli près des deux tiers des suffrages alors que celle de François-Xavier Bellamy moins de 9 %) ; un candidat connu, identifié comme étant pleinement investi à Nice ainsi que dans le département et ancien dirigeant de LR ; un soutien fort d’acteurs locaux (le président de son comité de soutien est celui de l’OGC Nice), voire de responsables politiques « hors champs » (Jean-Marc Governatori par exemple). Si la liste conduite par Éric Ciotti avait été confrontée à une liste de gauche et qu’une liste LR (ou DVD) n’avait pas réalisé de bon score au premier tour des élections voire avait renoncé à se présenter, oui nous pourrions parler d’union des droites.

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En l’espèce, nous avons plutôt assisté à une bataille d’acteurs se positionnant à droite dans un contexte où politiquement la ville penchait nettement vers l’extrême droite avant même l’élection. Le scrutin dans cette commune a été par ailleurs singulier : Éric Ciotti comme Christian Estrosi gagnent, l’un comme l’autre, près de 9 000 voix en une semaine. Les enseignements transposables que nous pouvons en tirer sont les suivants : des acteurs du monde économique ne rechignent plus à rejoindre un acteur d’extrême droite (quand bien même il ne serait pas RN), pas plus que des acteurs institutionnels, du monde judiciaire, de la santé… Nous sommes très loin de la réaction à laquelle nous avons pu assister à Toulouse suite à la fusion des listes LFI et PS, où 350 personnalités toulousaines avaient appelé à voter en faveur de Jean-Luc Moudenc, non pas pour ce qu’il portait intrinsèquement, mais pour éviter l’arrivée de LFI aux responsabilités. En somme la « société civile » ne se mobilise que peu contre le RN (ou l’UDR) mais nettement plus contre LFI.

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Et cela, Jordan Bardella semble l’avoir identifié. Il se pose en recours contre la France Insoumise et cherche à s’appuyer sur ce levier pour… parvenir à l’union des droites. Les positions institutionnelles d’élus LR limitent actuellement les potentialités de celles-ci (rappelons que de nombreux députés LR ont été élus « sur leurs noms »). Actuellement.


© Marianne