Trump pris au piège d’escalade
S’inspirant des analyses du professeur Robert Pape, l’auteur décrit le dangereux engrenage dans lequel le président a entraîné son pays et le monde.
Le professeur Robert Pape, de la University of Chicago et ancien conseiller de la Maison-Blanche sous Barack Obama, s’est montré très présent dans les médias ces dernières semaines pour expliquer le piège d’escalade et ses trois phases qu’il voit clairement se refermer sur l’administration de Donald Trump et sa guerre contre l’Iran. Il avertit de manière très explicite que, même si chaque décision d’escalade peut sembler parfaitement rationnelle – avec la conviction qu’elle rapprochera d’une issue satisfaisante au conflit –, les circonstances mènent en réalité inévitablement à un engagement toujours plus profond. D’où le piège.
La première phase de ce piège d’escalade se caractérise par des succès tactiques sans véritable avancée stratégique. C’est ce que l’on observe dans le golfe Persique. Des milliers de cibles militaires ont été frappées, anéantissant les capacités de défense aérienne et la marine iraniennes. Les forces aériennes israéliennes et américaines contrôlent désormais sans opposition le ciel iranien et ont éliminé des dirigeants clés. Toutefois, si ces acteurs ont été écartés, ils ont été remplacés. Le régime n’a pas été renversé. Les capacités offensives iraniennes par drones et missiles ont été réduites, mais non éliminées. Le pétrole iranien continue d’atteindre les marchés, générant des profits importants, tandis que le pétrole du golfe non favorisé reste immobilisé.
L’absence de résultats stratégiques mène à la deuxième phase du piège. C’est à ce stade que Donald Trump redouble d’efforts, convaincu qu’un peu plus de pression – davantage de frappes, de démonstrations de force et de détermination – fera plier le régime iranien.
Les bombardements s’intensifient, les menaces s’accumulent, et davantage de forces militaires, y compris terrestres, sont déployées dans la région. Mais le régime ne s’effondre pas. La population ne se soulève pas – pourquoi le ferait-elle, alors que la seule certitude serait la mort pour les premiers à défier, sans armes, le Corps des Gardiens de la révolution lourdement armés et réputés pour la répression brutale de toute dissidence ? Pendant ce temps, l’Iran continue de tirer profit du pétrole transitant par le détroit d’Ormuz.
On entre alors dans la troisième phase, la plus dangereuse. Il deviendra bientôt évident pour le président Trump, si ce n’est déjà le cas, que la puissance aérienne ne suffira pas à renverser le régime, à mettre fin aux ambitions nucléaires iraniennes, ni à obtenir le renoncement à son uranium enrichi ou à sa capacité de réarmement. La pression en faveur d’un engagement de troupes au sol va s’accentuer. Selon l’analyse du professeur Pape, c’est là que se trouve le président en ce moment.
Le temps ne joue pas en faveur de Donald Trump. Les coûts de ce déploiement militaire massif augmentent de jour en jour. À cela s’ajoute le coût humain : des milliers de soldats américains stationnés indéfiniment dans des bases vulnérables ou à bord de navires, avec toute l’incertitude et l’angoisse que cela engendre pour leurs familles.
Parallèlement, la hausse du prix du pétrole entraîne celle des biens, menaçant l’économie mondiale et alimentant le mécontentement des électeurs américains. Et plus ces forces terrestres restent inactives, moins elles sont crédibles comme moyen de pression. Tous les facteurs convergent donc vers leur utilisation – et rapidement.
Et ensuite ? Les quelque 7000 soldats présents ou en cours de déploiement ne peuvent contrôler qu’un territoire limité. Tout succès initial nécessitera un soutien logistique constant : approvisionnement, munitions, carburant, soins médicaux, entretien et défense aérienne. Des pertes américaines sont probables, rendant encore plus difficile toute désescalade. Selon le professeur Pape, le schéma qui se dessine dans le golfe Persique reproduit très précisément celui qui a entraîné les États-Unis dans la guerre du Vietnam.
Existe-t-il une issue ? Oui : la diplomatie. Mais elle serait difficile à accepter pour Donald Trump, car elle impliquerait des concessions, non seulement de la part de l’Iran et d’Israël, mais aussi de la sienne. Les déclarations unilatérales ne suffisent pas à créer la réalité. Se retirer sans victoire stratégique claire serait politiquement ardu. Des soldats américains ont déjà perdu la vie, et les répercussions économiques se feront sentir bien au-delà de la fin du conflit, probablement après les élections de mi-mandat de novembre. Le sacrifice en aura-t-il valu la peine ?
Cela dit, Donald Trump excelle dans l’art de faire des concessions tout en niant en avoir fait. Après tout, comme il le dit lui-même dans The Art of the Deal, c’est « l’art de la négociation ». Mais la logique implacable du piège d’escalade laisse penser qu’un accord demeure peu probable.
