L'affaire a atteint le mur du son médiatique pour s'inviter dans l'actualité. Le 2 avril, deux filles et un garçon, âgés de 14 à 15 ans, ont roué de coups Samara à la sortie de son collège, à Montpellier, dans le quartier de la Mosson. Tombée dans le coma, la jeune fille n’en sortira que deux jours plus tard. Le mobile des agresseurs ? Ils auraient été furieux de voir une photo postée par Samara la montrant tête nue. Les tensions entre l'adolescente et l’une de ses agresseuses, voilée, duraient depuis plusieurs mois. La seconde avait même été exclue à plusieurs reprises de l’établissement pour avoir menacé la première.

Avant de changer de version, la mère de Samara a indiqué que sa fille se faisait traiter régulièrement de kouffar (mécréante) ou de kahba (pute) en raison de ses tenues « à l'européenne ». Cette affaire n'est pas un cas isolé, et témoigne d’un phénomène grandissant en France : celui de femmes qui, sous l'égide de l'islamisation des quartiers, surveillent d'autres femmes. Le phénomène des « grands frères » était connu, il faut désormais composer avec celui des « grandes sœurs ».

Revenons sur le premier. Dans les années quatre-vingt, des problèmes de communication émergent entre acteurs institutionnels, maires, polices et jeunes des « quartiers ». Pressentant l’urgence de renouer le lien avec la jeunesse des cités, certaines municipalités se mettent à acheter la paix sociale par le biais de ces fameux « grands frères », dont le rôle est de jouer l’intermédiaire avec les jeunes.

Sélectionnés pour leur statut, leur autorité, leur quartier d’origine mais aussi souvent pour leur ethnie, les « grands frères » sont alors là pour maintenir l’ordre en copinant avec les jeunes réfractaires. Dans l'article « Les grands frères dans la politique jeunesse de Saint-Denis », Pauline Beunardeau explique que ces grands frères suscitent « l’attrait des "petits", à l’appui d’une réputation guerrière et forçant le respect. Cette politique a néanmoins vite souffert de critiques, symbolisées par le discours de Rachida Dati à l’Assemblée nationale en 2008 : « Votre politique d’intégration a été un échec ! Vous avez créé cette politique de « grands frères » pour s’occuper de jeunes filles qui ne demandaient rien. […] Les grands frères ont conduit à une politique de repli communautaire, à une politique identitaire, que vous avez soutenue ! »

Les mouvements féministes ne sont pas en reste. Créée en 2003, l’organisation « Ni putes ni soumises » a contribué, à travers la voix de Fadela Amara, à montrer l’oppression masculine à l’œuvre dans les quartiers. Cette oppression masculine devient rapidement dans les esprits celle des grands frères. L’échec de ces derniers s’explique aussi par une redéfinition du collectif dans les quartiers. D’un système familial où chacun, parents et « grands frères », avait sa place au sein d’une éducation dite collective, les réseaux sociaux et l’individualisme grandissant ont bouleversé les repères.

Nombreux sont les grands frères à avoir quitté les quartiers. En 2017, la limitation des contrats adultes-relais à trois reconductions a fini de les faire disparaître. Et dans le même schéma d’achat de paix sociale – la nature ayant horreur du vide – d’autres grands frères, à longues barbes cette fois, leur ont succédé. Dans cette islamisation des rapports sociaux dans les quartiers, alors que les prédicateurs islamistes remplacent les « grands » d’avant, les femmes, sont à la fois surveillées et surveillantes. La femme étant considérée dans l'islam comme la « gardienne du dogme » notamment à travers l’éducation qu’elle transmet à ses enfants, elle se doit d’avoir une réputation immaculée aux yeux des hommes mais également aux yeux des autres femmes.

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En décembre 2023, une enquête Ifop révélait ainsi que 80 % des Françaises de confession musulmane de moins de 25 ans avaient déjà porté en public une abaya pour se protéger des pressions extérieures. La surveillance des femmes est également primordiale car le fait d’avoir une femme pieuse est une obligation sociale pour un homme. L’épouse d’Abdelaziz Hamida, élu maire de Goussainville (Val-d’Oise) en 2020 et réputé proche des Frères musulmans comme de la mouvance tabligh,aurait même été la première du quartier à porter le voile intégral.

A contrario, un homme dont la femme ne se montrerait pas parfaitement pieuse peut voir sa réputation détruite. On retrouve cette tendance dans l’histoire d’Abou Diaby, ancien footballeur français, et son ex-compagne Elisabeth Babe. Très religieuse et voilée, celle-ci aurait trompé son mari à plusieurs reprises, infidélités ayant donné lieu à plusieurs sextapes rendues publiques. Abou Diaby devient alors aux yeux de tous et sur les réseaux sociaux un dayouth. Ce terme arabe issu du vocabulaire islamique, qualifie une personne, notamment un époux, qui serait trop permissif en matière de mœurs et de sexualité envers les membres de sa famille et notamment son épouse. Autrement dit, un dayouth est un homme qui ne sait pas comment contrôler sa femme.

Voulant laver son honneur, Abou Diaby a accusé son ex-épouse d’hypocrisie dans une vidéo où il mentionne le mot « voile » pas moins de cinquante-neuf fois : « Là maintenant elle drague avec le voile, parce qu’elles se disent quoi ? Elles se disent « je vais montrer mon voile, je vais sortir mon voile, je vais paraître pour une fille pieuse, vertueuse, mais il n’en est rien. Faut les voir toutes dans le 9-4 à porter le voile, je ne fais pas une généralité, elles pinent fort. »

L'intéressée a répondu ceci : « Je suis désolée. Je reçois des menaces de partout, des messages de partout (…) Il a voulu salir à travers moi toutes les voilées, et ceci pour accroître la pression à mon égard et la honte qui l’accompagne. » Cette affaire montre combien, la femme, dans l'islam, joue le rôle de gardienne de la réputation de son époux. Si son comportement n’est pas pieux, c’est la communauté entière sur laquelle elle porte l’opprobre.

Si les « grands frères » ont disparu, avec les prédicateurs islamistes sont arrivées les « grandes sœurs ». Parfois plus âgées que celles qu’elles conseillent, elles font office de boussole religieuse au sein des femmes d’une communauté. Leur caractère étant censé les rapprocher de Dieu, elles détiennent la Vérité aux yeux des autres femmes. À la fois surveillantes et enseignantes, elles rappellent à l’ordre islamique les brebis galeuses et convainquent celles qui ne se sont pas encore converties à l’orthopraxie. Cette surveillance et ce contrôle se font à travers des « rappels » fondés sur la da’wah, c’est-à-dire l'invitation faite aux hommes par Dieu et les prophètes à croire en l’islam.

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En effet, si chaque croyant et croyante doit se rappeler lui-même de ce qui est licite et illicite, chacun doit d'autant plus le rappeler aux autres. Surveiller le comportement des autres fidèles et de ramener sur le droit chemin les « égarés ». Un grand nombre de groupes privés de femmes sont même dédiés à ces rappels quotidiens sur WhatsApp et Telegram. Le schéma est toujours le même. Il suffit, à partir d’un lien partagé sur un réseau social comme Facebook, de rejoindre un groupe Whatsapp ou Telegram après avoir envoyé un message vocal pour prouver que nous sommes une femme. Ceci étant fait, il est possible d’accéder à un groupe de discussion privé dans lequel seules quelques administratrices ont le droit de poster des messages, lesquels sont des rappels religieux.

L’accès au groupe validé, plusieurs dizaines de notifications par jour sont envoyées reprenant des préceptes islamiques divers et variés tels que « Pour rappel, celui qui nourrit un jeûneur à la rupture de son jeûne aura la même récompense que ce dernier » ou « Saisissez-vous d’une résolution ferme, Ô vous qui avez commis des excès et sachez que rien n’empêche votre repentir. »

Les administratrices de ces comptes s’arrogeant le statut de « savantes », et sont perçues par les autres femmes comme de « meilleures musulmanes », érigées en modèles à suivre. Par ces rappels répétés, les réseaux de femmes radicalisées rentrent doucement mais sûrement dans la vie d’autres femmes pour les « conseiller » et leur faire des « recommandations » afin de les guider sur le chemin vers Dieu. Sous une apparente bienveillance, c’est en fait toute une surveillance numérique des femmes musulmanes qui s’organise.

Ce contrôle entre « sœurs », s’il se fait le plus souvent avec « douceur », peut également se faire par la violence au sein des quartiers. Dans son enquête intitulée La Réputation, la journaliste Laure Daussy examine cette surveillance constante des femmes à Creil, témoins de l’assassinat de Shaïna, poignardée et brûlée vive à 15 ans après avoir été violée puis harcelée car devenue aux yeux de tous une « fille facile ». Si l’essai décortique un quotidien fait de surveillance masculine, il dépeint également des filles parfois tout aussi cruelles.

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Laure Daussy écrit par exemple : « À l’occasion d’un hommage rendu à Shaïna, Sarah avait posté sur Instagram une story pour rappeler le drame, mais quelques filles lui ont dit d’arrêter de mettre en ligne ce genre de chose, car pour elles, Shaïna était « responsable de ce qui lui était arrivé. » De son côté, lorsque la journaliste Hind Fraihi arrive à Molenbeek (dans son ouvrage En immersion à Molenbeek), c’est le regard des autres femmes qu’elle sent surtout sur elle et principalement celui des « musulmanes couvertes des pieds à la tête » qui refusent de la saluer, elle qui ne l’est pas.

Autre exemple de malveillance féminine, en 2023, une jeune adolescente, non voilée, a été passée à tabac par une autre jeune femme, voilée, tandis qu’une troisième filmait la scène. La première avait apparemment dénoncé le frère de la seconde pour agression sexuelle. Celle qui porte le voile étant au-dessus des autres femmes car plus proche de Dieu, elle est aussi celle qui s’arroge le droit de contrôler leur réputation. Et d'en faire payer les conséquences aux autres femmes, comme Samara.

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Louise El Yafi : "Affaire Samara : l'islamisme avait ses "grands frères", il a désormais ses "grandes sœurs"

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16.04.2024

L'affaire a atteint le mur du son médiatique pour s'inviter dans l'actualité. Le 2 avril, deux filles et un garçon, âgés de 14 à 15 ans, ont roué de coups Samara à la sortie de son collège, à Montpellier, dans le quartier de la Mosson. Tombée dans le coma, la jeune fille n’en sortira que deux jours plus tard. Le mobile des agresseurs ? Ils auraient été furieux de voir une photo postée par Samara la montrant tête nue. Les tensions entre l'adolescente et l’une de ses agresseuses, voilée, duraient depuis plusieurs mois. La seconde avait même été exclue à plusieurs reprises de l’établissement pour avoir menacé la première.

Avant de changer de version, la mère de Samara a indiqué que sa fille se faisait traiter régulièrement de kouffar (mécréante) ou de kahba (pute) en raison de ses tenues « à l'européenne ». Cette affaire n'est pas un cas isolé, et témoigne d’un phénomène grandissant en France : celui de femmes qui, sous l'égide de l'islamisation des quartiers, surveillent d'autres femmes. Le phénomène des « grands frères » était connu, il faut désormais composer avec celui des « grandes sœurs ».

Revenons sur le premier. Dans les années quatre-vingt, des problèmes de communication émergent entre acteurs institutionnels, maires, polices et jeunes des « quartiers ». Pressentant l’urgence de renouer le lien avec la jeunesse des cités, certaines municipalités se mettent à acheter la paix sociale par le biais de ces fameux « grands frères », dont le rôle est de jouer l’intermédiaire avec les jeunes.

Sélectionnés pour leur statut, leur autorité, leur quartier d’origine mais aussi souvent pour leur ethnie, les « grands frères » sont alors là pour maintenir l’ordre en copinant avec les jeunes réfractaires. Dans l'article « Les grands frères dans la politique jeunesse de Saint-Denis », Pauline Beunardeau explique que ces grands frères suscitent « l’attrait des "petits", à l’appui d’une réputation guerrière et forçant le respect. Cette politique a néanmoins vite souffert de critiques, symbolisées par le discours de Rachida Dati à l’Assemblée nationale en 2008 : « Votre politique d’intégration a été un échec ! Vous avez créé cette politique de « grands frères » pour s’occuper de jeunes filles qui ne demandaient rien. […] Les grands frères ont conduit à une politique de repli communautaire, à une politique identitaire, que vous avez soutenue ! »

Les mouvements féministes ne sont pas en reste. Créée en 2003, l’organisation « Ni putes ni soumises » a contribué, à travers la voix de Fadela Amara, à montrer l’oppression masculine à l’œuvre dans les........

© Marianne


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