menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Est-il moral de critiquer le pays agressé en temps de guerre?

13 0
18.03.2026

L’article d’Amir Khadir paru dans Le Devoir du 16 mars reflète d’abord une préoccupation que je partage pleinement. Les bombardements israélo-américains détruisent un pays et tuent des citoyens innocents. Je m’inquiète pour des collègues et des coreligionnaires que j’ai rencontrés lors de ma visite en Iran en 2016.

Le dilemme auquel fait face l’auteur, originaire de l’Iran, ne m’est pas inconnu : comment intégrer dans une même démarche la défense du pays et de sa population et la critique de son idéologie et de son mode de gestion politique ? Je connais également les positions prises par les grands intellectuels d’antan auxquels se réfère l’auteur — Albert Camus, Edward Said et Sidney Hook — pour qui « la solidarité avec un peuple opprimé ne signifie jamais le moindre signe d’allégeance ou de complaisance à l’égard d’un régime ».

J’ai émigré de mon pays natal, l’Union soviétique, en 1973, en quête de liberté. Je déplorais les restrictions que l’État soviétique imposait sur ce que l’on pouvait lire, écrire et publier. L’idéologie soviétique souffrait d’essoufflement et se résumait souvent à des slogans et à des paroles en l’air.

Mais la situation dans laquelle se trouvent actuellement les Iraniens évoque en moi plutôt la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, une guerre féroce que l’URSS menait seule contre une quinzaine d’armées de toute l’Europe réunies sous l’étendard nazi. Mon père a survécu aux 900 jours du siège de Leningrad en travaillant dans une usine militaire qui réparait les canons et les chars d’assaut. J’ai vu le jour quelques mois après la fin de cette guerre atroce. Quand j’ai grandi, je me suis rendu compte que mon père était très critique du système soviétique et ne manquait jamais une occasion de le ridiculiser. Mais il m’a répété maintes fois qu’il réservait tout jugement sur le gouvernement soviétique et Staline lui-même à l’heure où les nazis et leurs collaborateurs européens tuaient des millions de personnes — 27 millions en Union soviétique seulement.

Actuellement, l’Iran est attaqué sans provocation et d’une manière perfide, en pleine négociation, par deux puissances nucléaires. Et l’on ne peut exclure qu’il soit un jour la cible d’une frappe nucléaire israélienne. Cette attaque succède à une autre survenue en juin dernier, et s’ajoute à des décennies de sanctions économiques occidentales qui ont emporté des centaines de milliers de vies, surtout de nourrissons et d’enfants privés de médicaments essentiels. Le secrétaire au Trésor états-unien vantait récemment ces sanctions, les qualifiant d’« economic statecraft ». Ces victimes font partie de 38 millions de personnes dont ont privé de vie les sanctions des États-Unis et de l’Union européenne depuis 1970.

Dans ces conditions, le devoir de solidarité doit être dirigé vers tous ceux qui croulent sous les bombes, certaines fabriquées au Canada.

Staline n’était certes pas plus tendre que le guide spirituel iranien. Or, critiquer Staline — qui le méritait amplement — pendant la guerre de 1941-1945 aurait signifié prêter la main aux agresseurs. Les avis des trois intellectuels que cite M. Khadir ont été émis en temps de paix. Mais, hélas, quand deux pays (probablement parmi les plus agressifs et les mieux équipés au monde) sont en train d’en détruire un autre, critiquer le gouvernement du pays attaqué me semble immoral. La seule conséquence, s’il y en a une, serait de soutenir indirectement les assaillants.

Sans être spécialiste de l’histoire iranienne, je pourrais accepter sur parole l’affirmation de M. Khadir selon laquelle il s’agit d’une opposition « entre deux visées impériales, asymétriques certes, mais de même nature ». Il dit militer « pour un anti-impérialisme lucide qui doit éviter de transformer notre solidarité avec le peuple iranien en blanc-seing donné au régime qui l’opprime ». Il m’est difficile d’imaginer un appui au peuple soviétique luttant de toutes ses forces contre l’envahisseur, un appui qui aurait été assorti de dénonciations de la police secrète et de l’idéologie communiste, laquelle cherchait également à se propager à travers le monde. Par ailleurs, ni Roosevelt ni Churchill, encore moins, ne pouvaient être accusés de sympathie pour le bolchevisme.

M. Khadir a la lucidité de dire que le silence à l’égard de la nature théocratique de l’État iranien « n’offre aucune protection supplémentaire aux Iraniens sous les bombes d’Israël et des États-Unis ». Mais il est certain que les dénonciations de la République islamique en temps de guerre minent la solidarité avec le pays agressé. Elles facilitent le travail de ceux — comme certains gouvernements occidentaux, dont celui du Canada — qui insistent pour justifier l’injustifiable.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées en accueillant autant les analyses et commentaires de ses lecteurs que ceux de penseurs et experts d’ici et d’ailleurs. Envie d’y prendre part? Soumettez votre texte à l’adresse opinion@ledevoir.com. Juste envie d’en lire plus? Abonnez-vous à notre Courrier des idées.


© Le Devoir