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L’industrie a-t-elle plombé le mouvement ?

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30.03.2026

Les industries du plastique et de l’agroalimentaire, notamment, mais aussi le consumérisme, ont contribué à freiner une tendance pourtant pleine de bon sens.

À l’occasion de la Journée mondiale du zéro déchet, il est tentant de rappeler les bons gestes : refuser, réduire, réutiliser, réparer. Pour beaucoup, ils sont devenus moins glamour – l’industrie du plastique ayant profité du « choc » de la COVID-19 pour freiner la tendance de l’époque. Depuis, la pratique recule, prise en étau entre l’inflation et une critique – justifiée – de la responsabilisation des citoyens, un récit que l’industrie a elle-même alimenté pour mieux se soustraire à ses propres responsabilités.

Alors, doit-on ou ne doit-on pas être « zéro déchet » ?

Nos standards de consommation sont manipulés depuis bien plus longtemps qu’on ne le pense. La course aux parts de marchés a de l’avance sur nous et il serait bête que le capitalisme vole au zéro déchet ce qu’il peut offrir : une voie de sortie à notre consumérisme effréné et un gain en autonomie (qu’il soit monétaire ou de capacité).

On nous dit souvent que les industriels répondent seulement à la demande. C’est faux. On est moins libre qu’on ne le pense et cette demande est depuis longtemps créée de toutes pièces par les publicitaires.

L’industrie invente de nouveaux produits, de nouveaux usages, de nouveaux besoins, de nouveaux réflexes. Le jetable, lui, n’est pas une évolution naturelle – c’est une stratégie économique. Il nous rend captifs, car il faut sans cesse remplacer et donc… racheter.

Par exemple, les serviettes hygiéniques jetables sont nées du reconditionnement du cellu-coton développé lors de la Première Guerre mondiale : il a fallu trouver un autre usage pour écouler les stocks. Pour accompagner ce « nouveau » produit, lobbys et publicitaires ont encouragé des mouvements tels que l’hygiénisme, associant le réutilisable (la norme de l’époque) au sale et à l’archaïsme.

Le progrès, la modernité et la croissance ne sont pas non plus compatibles avec la réparation et l’entretien. En contradiction avec l’image actuelle d’un zéro déchet « bourgeois », cette bascule a d’abord pénalisé les ménages à faible revenu : à l’époque, remplacer sans cesse des objets n’avait tout simplement aucun sens économique. Pire encore, on oublie la logique de gamme ou comment les spécialistes du développement de marché lancent des produits séduisants haut de gamme, créent un désir, puis – une fois le produit installé – inondent le marché de versions moins chères et donc de moindre qualité. Dans le cas des produits hygiéniques, ces produits sont plus dangereux pour la santé à cause de la présence de substances toxiques.

Dans l’alimentation, c’est la même logique : présence de résidus de pesticides, mais aussi baisse de l’indice nutritionnel ou quantité accrue de sucre. Cette segmentation des marchés a ça de bon pour le capitalisme : elle permet de rentabiliser les profits… en s’adaptant à chaque porte-monnaie. Pouvoir d’achat ou santé, il faut choisir.

Une réalité du porte-monnaie

Le zéro déchet, je ne suis jamais tombée dedans. En fait, on le pratiquait sans le nommer durant mon enfance, tout simplement parce qu’on n’avait pas l’argent pour participer à cette consommation de masse : pourquoi payer pour des mouchoirs jetables quand on a déjà des versions réutilisables ? Pareil du côté des écogestes : une simple réalité du porte-monnaie.

Mais oui, le matraquage publicitaire (en fulgurante augmentation) qui vise nos biais cognitifs et manipule nos envies nous pousse vers la surconsommation – le modèle de votre iPhone devenant synonyme d’un statut social (un argument tellement efficace des publicités).

C’est la fameuse obsolescence psychologique. Faut-il vraiment se blâmer quand, à un moment de fatigue, de contrainte ou de précarité, on cède à ce système parfaitement rodé ?

Soyons-en conscients, mais restons bienveillants pour garder notre énergie à politiser ces questions. Ici, la liste est longue et la lutte s’accélère : par exemple, on ne lutte plus contre la mode express (fast-fashion), mais contre l’ultra-mode express. Comment se fait-il que le cadre législatif n’empêche pas une industrie hors de contrôle, qui va générer une quantité de déchets hallucinante, et qui (en plus) mettra en plus en péril les alternatives souhaitables ainsi que tout le secteur de la seconde main ?

Le manque d’encadrement amène pourtant des factures salées, celle de la gestion des déchets, de la dépollution, de besoins grandissants du côté des systèmes de santé, etc. À chaque fois, on passe à côté du pollueur-payeur et c’est nous, citoyennes, citoyens, qui payons la facture.

La « responsabilité individuelle », si on ne parle pas du contexte politique, relève effectivement de l’aveuglement. Pour autant, sans chercher à être parfait, on peut orienter nos gestes et nos choix pour favoriser le réutilisable et une diminution réelle de nos déchets : prenons ceux qui correspondent à notre réalité et mettons le reste de notre temps « sauvé » à militer pour des changements structurels qui rendront systémique la réduction à la source.


© La Presse