La majorité en catimini
Les libéraux de Mark Carney se sont privés d’un argument de taille en accueillant dans leurs rangs la députée conservatrice Marilyn Gladu à cinq jours à peine de l’élection partielle dans Terrebonne. Jusque-là, la campagne libérale s’était axée sur l’importance de donner une majorité de sièges à la Chambre des communes au parti du premier ministre fédéral. Voilà que l’arrivée de Mme Gladu met en quelque sorte fin au suspense avant même que les bureaux de vote ne s’ouvrent à Terrebonne.
Avec ou sans la circonscription québécoise, les libéraux auront leur majorité lundi soir. Les deux autres partielles tenues dans les fiefs rouges torontois de Scarborough-Sud-Ouest et d’University-Rosedale étant déjà acquises aux libéraux, les troupes de M. Carney n’auront pas besoin d’attendre le dépouillement des votes dans Terrebonne pour atteindre le seuil magique des 173 sièges. Ils pourront se coucher tôt avec le sentiment du travail accompli, peu importe ce qui arrivera au Québec.
Cela ne veut pas dire que le résultat dans Terrebonne sera sans importance. Loin de là.
Si les libéraux n’ont pas besoin d’y gagner pour atteindre la majorité, une défaite dans cet ancien château fort du Bloc québécois constituerait un revers majeur pour la formation souverainiste. Il y avait un certain désarroi dans l’appel lancé par Yves-François Blanchet aux « bloquistes de cœur […] tentés de voter autrement » et priés de « rentrer à la maison ». Un an après les dernières élections fédérales, la cote de M. Carney demeure si élevée que le Parti libéral du Canada est favorisé dans Terrebonne, une circonscription que le parti n’a pas gagnée depuis 1984. Exception faite de la vague orange, en 2011, le Bloc l’y a emporté lors de chaque élection depuis 1993, jusqu’à ce que la libérale Tatiana Auguste y gagne par une seule voix, en 2025.
La victoire en Cour suprême du Canada de l’ancienne députée bloquiste Nathalie Sinclair-Desgagné, qui visait à faire annuler ce résultat (en raison d’une erreur d’Élections Canada qui a privé une électrice bloquiste de son droit de vote), devait permettre à la formation souverainiste de reprendre la circonscription alors que la crise créée en 2025 par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche s’est quelque peu estompée. Or, « le culte de M. Carney », comme l’appelle M. Blanchet, demeure plus fort que jamais.
Il faut dire que les libéraux ne comptent pas que sur la popularité de leur chef pour gagner dans Terrebonne. Le rouleau compresseur libéral y a été déployé depuis le déclenchement de la campagne, le 8 mars dernier. Sous l’égide de la ministre fédérale de la Santé, Marjorie Michel, une organisatrice libérale chevronnée, des centaines de bénévoles de partout au Québec sont venus s’activer dans la circonscription dans les cinq dernières semaines. L’ensemble des 43 députés libéraux fédéraux du Québec y ont mis les pieds pour faire du porte-à-porte, tout comme une brochette de ministres francophones. Les libéraux profitent aussi de la tenue de leur congrès national à Montréal cette fin de semaine pour faire une démonstration de force et inciter les électeurs de Terrebonne à appuyer en grand nombre leur chef si doué.
Incapable d’organiser une campagne avec autant de flamboyance, le Bloc s’est rabattu sur les enjeux locaux, notamment en essayant de tirer profit des inquiétudes de certains résidents concernant les expropriations potentielles reliées au projet de train de grande vitesse (TGV) que souhaite lancer le gouvernement de M. Carney. La position du Bloc sur cette question n’est pas sans contradiction. Le parti se déclare en faveur du projet, mais se dit contre les « expropriations sauvages ». Or, on ne peut procéder à un projet de cette envergure sans créer des mécontents.
Le Bloc s’opposerait-il à un projet qui serait structurant pour l’ensemble de l’économie québécoise et canadienne si quelques électeurs visés par des expropriations s’y opposaient ? On sait déjà à quel point l’immobilisme et le syndrome du « pas dans ma cour » ont empêché la réalisation d’un tel projet dans le passé. Le Bloc risque de se peinturer dans le coin s’il commence à fédérer les opposants aux expropriations, alors que les sondages montrent qu’une forte majorité de Québécois sont en faveur du TGV. Des dizaines de circonscriptions québécoises, dont plusieurs sont déjà détenues par le Bloc, pourront bénéficier des retombées du projet.
Là où le Bloc vise juste, c’est en mettant en relief une arrogance libérale qui revient en force depuis que le parti a repris du poil de la bête, l’an dernier. L’accueil offert à Mme Gladu en est une preuve flagrante. Les libéraux ont beau se vanter d’être rassembleurs, ils contribuent grandement à nourrir le cynisme des électeurs en acceptant que Mme Gladu — une politicienne qui s’est opposée aux mesures sanitaires, à l’avortement et à l’interdiction des thérapies de conversion — se trouve désormais sur les banquettes gouvernementales. Mais l’appétit de pouvoir est si dévorant chez les libéraux que les principes prennent vite le bord lorsque les deux entrent en conflit. Comme quoi tous les moyens sont bons pour gagner… leur majorité.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
