L’insouciance assumée de Mark Carney
Le député libéral Michael Ma a suscité un tollé à Ottawa la semaine dernière en remettant en doute l’existence du travail forcé en Chine. Alors que le Canada se trouve déjà dans le collimateur de Washington en raison de son rapprochement avec Pékin, voilà que ce nouveau transfuge libéral (M. Ma a quitté les bancs conservateurs le mois dernier) plonge le gouvernement de Mark Carney dans l’embarras lors des audiences du Comité permanent de l’industrie de la Chambre des communes. Le comité recueillait des témoignages d’experts sur l’entente commerciale que le premier ministre a signée avec la Chine lors de sa visite dans l’empire du Milieu en janvier dernier.
Rappelons que le « nouveau partenariat stratégique » que M. Carney et le président chinois, Xi Jinping, ont paraphé à Pékin prévoit l’importation au Canada de 49 000 véhicules électriques chinois par an en éliminant les tarifs de 100 % que le gouvernement de Justin Trudeau avait imposés en 2024.
Or, devant le Comité permanent de l’industrie, l’experte en relations sino-canadiennes Margaret McCuaig-Johnston a évoqué le travail forcé des Ouïghours dans les alumineries de la région chinoise du Xinjiang pour mettre des bémols à cette entente. Ce métal se retrouverait dans les véhicules électriques exportés au Canada. « Je n’échangerais pas cette exploitation des Ouïghours en Chine pour un certain nombre de véhicules plus abordables, a affirmé Mme McCuaig-Johnston. Ce n’est pas un échange équitable. »
L’existence du travail forcé des Ouïghours et des autres minorités musulmanes en Chine a été le sujet de nombreuses enquêtes des ONG humanitaires dans les dernières années. Un rapport de Human Rights Watch publié en 2024 avait d’ailleurs conclu que « malgré le risque d’exposition au travail forcé lié à l’aluminium du Xinjiang, certains constructeurs d’automobiles chinois ont cédé aux pressions gouvernementales et appliqué des normes moins strictes en matière de droits de la personne et d’approvisionnement responsable ».
Or, M. Ma a semblé chercher à minimiser ce problème en soumettant Mme McCuaig-Johnston à un interrogatoire pour le moins tendancieux. « Vous parlez de travail forcé au Xinjiang. Est-ce que vous êtes allée en Chine ? Est-ce que vous avez vu le travail forcé à cet endroit ? » lui a-t-il demandé. Elle a répondu en affirmant avoir visité la Chine à plusieurs reprises depuis 1979. « Mais avez-vous vu le travail forcé ? Avez-vous été témoin du travail forcé au Xinjiang ? »
M. Ma s’est excusé du ton et de la teneur de ses propos quelques heures plus tard, mais le mal était déjà fait : son comportement avait déjà enflammé les réseaux sociaux. M. Carney n’a pas cru bon de répudier les propos de sa recrue. Il a plutôt esquivé les questions sur le travail forcé au Xinjiang en disant qu’« il existe bel et bien du travail des enfants et du travail forcé partout dans le monde ».
Ce n’est pas la première fois que M. Carney semble réduire l’importance des droits de la personne alors que son gouvernement cherche à forger des liens commerciaux avec des pays autres que les États-Unis. C’est pratiquement la norme depuis son arrivée au pouvoir. Or, son insouciance assumée à cet égard risque tôt ou tard de revenir le hanter.
Le gouvernement de Donald Trump accuse déjà le Canada de ne pas prendre assez au sérieux la question du travail forcé. « Il ne semble pas que le Canada applique de façon efficace son interdiction d’importation de produits issus du travail forcé, ce qui signifie que des marchandises fabriquées grâce au travail forcé pourraient être admises sur le marché canadien et y être commercialisées », peut-on lire dans un rapport publié cette semaine par le Bureau du représentant américain au Commerce. « Cette situation pourrait faire baisser les coûts de façon artificielle, notamment les coûts de main-d’œuvre, ce qui pourrait conférer à certains produits canadiens un avantage concurrentiel déloyal. »
Rappelons que, le 13 mars dernier, ce même bureau a ouvert des enquêtes sur 60 pays, dont le Canada, pour vérifier s’ils commettent des manquements dans la lutte contre le travail forcé. M. Trump pourrait se servir des résultats de ces enquêtes pour imposer de nouveaux droits de douane aux pays jugés insuffisamment vigilants à cet égard. La question risque aussi de se retrouver au cœur de la renégociation de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique, lequel oblige les trois signataires à bloquer de leurs marchés les produits issus du travail forcé.
« Le Canada a une position très claire lorsqu’il s’agit du travail forcé et du respect pour les accords internationaux », a insisté pour dire le ministre fédéral des Finances, François-Philippe Champagne, lors de son passage vendredi à Pékin, où il tenait des rencontres avec des représentants du gouvernement chinois afin de stimuler les échanges commerciaux. « Je vous assure qu’ils ont vraiment compris ce dont je parlais… Je n’irai pas dans les détails, mais mon rôle en tant que ministre canadien est de soulever ces questions, et on nous accorde beaucoup de mérite en étant franc et sincère. »
Or, la semaine dernière encore, l’ambassade de la Chine au Canada a qualifié de « mensonge flagrant » les allégations de travail forcé dans la chaîne d’approvisionnement des véhicules électriques chinois. Il est difficile de croire qu’une conversation entre M. Champagne et quelques dirigeants chinois, aussi franche soit-elle, pourrait changer quoi que ce soit dans le comportement de la Chine à l’égard du traitement des Ouïghours.
Étrangement, cela ne semble pas beaucoup perturber M. Carney.
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