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La maternité transforme le rapport des femmes à l’argent ainsi que la façon dont elles dépensent et épargnent

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Les mères ne perdent pas seulement des revenus, des promotions et des possibilités d’avancement professionnel : elles dépensent aussi discrètement leur propre argent, assument davantage de dépenses quotidiennes et consentent à des sacrifices financiers qui les placent dans une situation parfois désavantageuse à long terme.

L’impact de la maternité sur le revenu des femmes est déjà bien documenté. Une étude de Statistique Canada publiée en 2015 montre que les mères gagnent 85 sous pour chaque dollar gagné par les pères. Dix ans après la naissance de leur premier enfant, les revenus des mères demeurent inférieurs d’environ 34,3 % à ce qu’ils auraient été si elles n’avaient pas eu d’enfants.

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Au-delà de cet impact sur le revenu des mères, nos recherches révèlent que la relation des femmes avec l’argent est profondément transformée par la maternité et que le fait d’avoir des enfants modifie à la fois leurs façons de gérer leurs finances personnelles et leurs habitudes de consommation.

Les participantes à l’étude décrivent deux discours concurrents lorsqu’elles parlent de leurs finances personnelles. D’un côté, elles perçoivent la maternité comme un projet financier qu’elles doivent gérer de manière autonome, dans les limites de budgets et d’analyses coûts-bénéfices. De l’autre, elles voient la maternité comme un rôle qui exige des sacrifices financiers, où les besoins et le bien-être des enfants priment sur toute autre considération financière.

Le véritable coût de la maternité

La maternité a un coût. De nombreuses études ont montré que le fait de devenir mère a des effets négatifs sur la situation financière et la carrière des femmes.

Certaines recherches suggèrent par exemple que les compétences et l’engagement professionnel des mères peuvent être perçus de manière moins favorable par leurs collègues. Les mères font aussi face à des pressions accrues en matière de conciliation travail-famille, ce qui les conduit davantage à occuper un emploi à temps partiel. Les femmes sont en effet 19 fois plus susceptibles que les hommes de citer « la prise en charge des enfants » comme principale raison de leur travail à temps partiel.

Mais au-delà de la pénalité maternelle – le terme utilisé par les sciences sociales pour désigner ces désavantages professionnels – et de l’impact sur le revenu des mères, notre étude qualitative montre que la maternité modifie profondément la relation des femmes à l’argent.

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Nous avons interrogé des mères habitant au Québec afin de mieux comprendre comment elles gèrent leurs finances après l’arrivée de leurs enfants. Nos résultats montrent que la maternité transforme la façon dont les mères dépensent l’argent ainsi que la perception qu’elles ont de l’argent.

Lorsqu’on leur demande comment elles gèrent les dépenses liées à leurs enfants, les participantes à l’étude expliquent devoir composer avec des attentes sociales contradictoires qui les amènent à jongler entre deux discours : considérer l’aspect financier de la maternité comme un projet à gérer de façon responsable, mais également comme un sacrifice à consentir pour le bien-être de leurs enfants.

Devenir une stratège financière

D’un côté, les mères cherchent à être des gestionnaires financières autonomes, capables d’élaborer des stratégies et de prendre des décisions jugées économiquement responsables pour leur famille.

Comme l’explique une participante :

Tout passe dans mon compte, c’est moi qui gère. J’aime ça comme ça aussi. Je suis une personne qui est très minutieuse […] J’aime ça contrôler côté budget.

Tout passe dans mon compte, c’est moi qui gère. J’aime ça comme ça aussi. Je suis une personne qui est très minutieuse […] J’aime ça contrôler côté budget.

Cela conduit les mères à créer des « budgets bébé », à comparer les prix des couches dans des tableaux Excel ou à mettre en place des stratégies d’épargne pour les études futures de leurs enfants.

Cette vision d’elles-mêmes comme gestionnaires financières indépendantes, combinée à leur désir d’assumer pleinement les responsabilités financières liées aux enfants, amène parfois certaines participantes à prendre en charge seules certaines dépenses, sans nécessairement en discuter en détail avec leur coparent ou leur demander de contribuer aux dépenses quotidiennes comme l’alimentation, les vêtements ou les activités familiales.

Une autre participante décrit ce phénomène :

Je sais que j’achète plus de choses pour les enfants. Justement, je les mets sur ma carte donc je le sais que de mon côté, il y a plus des dépenses en extra. […] Mais en même temps, c’est ça que j’aime. J’aime magasiner pour eux, c’est un cadeau pour moi aussi. Mais parfois je trouve ça un peu lourd. Je me consacre vraiment beaucoup à la famille, acheter des choses pour la maison, la famille.

Je sais que j’achète plus de choses pour les enfants. Justement, je les mets sur ma carte donc je le sais que de mon côté, il y a plus des dépenses en extra. […] Mais en même temps, c’est ça que j’aime. J’aime magasiner pour eux, c’est un cadeau pour moi aussi. Mais parfois je trouve ça un peu lourd. Je me consacre vraiment beaucoup à la famille, acheter des choses pour la maison, la famille.

Le discours sociétal du sacrifice maternel

Les mères se perçoivent aussi comme les personnes ayant la charge principale des enfants, étant donc responsables de faire des sacrifices financiers pour ces derniers.

Dans ce discours, les participantes associent l’idée d’être une « bonne mère » au fait de mettre les enfants en priorité, de faire tout ce qui est possible pour assurer leur bonheur et leur bien-être, et ce sans compter le temps ni l’argent investis.

Comme l’explique une participante :

Mais c’est ça être une bonne maman […] et ça se compte pas. Tu comptes pas le temps, être présent, s’occuper d’eux, les activités, le linge, tout. Tu dépenses sans compter, c’est toi la personne vers qui ils se tournent.

Mais c’est ça être une bonne maman […] et ça se compte pas. Tu comptes pas le temps, être présent, s’occuper d’eux, les activités, le linge, tout. Tu dépenses sans compter, c’est toi la personne vers qui ils se tournent.

Ce discours peut amener les mères, par exemple, à faire passer l’avenir de leurs enfants avant le leur en priorisant l’épargne pour les études ou en dépensant pour des biens non essentiels qui pourraient rendre leurs enfants heureux, et ce parfois au détriment de leur propre retraite.

Cette conception de la maternité qui normalise le sacrifice financier se manifeste aussi dans la réticence des mères à calculer le coût réel d’avoir des enfants et l’impact global de ces dépenses sur leur propre situation financière, comme si évaluer ces coûts était incompatible avec l’idéal maternel de dévouement.

Les répercussions financières à long terme des inégalités de genre

Ce changement dans les perspectives financières des femmes avec la maternité met en lumière certains facteurs pouvant expliquer les écarts persistants entre la situation financière des femmes et celle des hommes. Au Canada, l’écart de retraite entre les hommes et les femmes est d’environ 17 %, ce qui signifie que pour chaque dollar de revenu de retraite reçu par les hommes, les femmes reçoivent 83 sous.

La charge mentale supplémentaire assumée par les mères ne leur coûte pas seulement du temps et de l’énergie : elle pèse aussi sur leur budget.

En pratique, les responsabilités financières liées aux enfants sont parfois réparties de manière inégale au sein des couples et entre coparents, et plusieurs participantes ont expliqué qu’elles prennent en charge seules certaines responsabilités financières liées aux enfants, et ce peu importe l’impact sur leurs finances ou la contribution de l’autre parent.

À long terme, cette situation peut entraîner une diminution de l’épargne et une insécurité financière accrue à la retraite pour les mères, renforçant ainsi les inégalités d’accumulation de richesse et l’écart de retraite entre les femmes et les hommes.

Les résultats de notre étude montrent que le véritable coût de la maternité va bien au-delà de la diminution de revenus et soulignent la nécessité de mieux reconnaître le travail financier assumé par les mères dans la sphère familiale. En tant que société, nous devons mieux les soutenir.


© The Conversation - FR