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Où l'intelligence artificielle mène-t-elle le monde? C'est la grande inconnue

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06.03.2026

Où l'intelligence artificielle mène-t-elle le monde? C'est la grande inconnue

Gérard Horny – Édité par Émile Vaizand – 6 mars 2026 à 6h55

Les frappes sur l'Iran ont fait passer provisoirement l'IA au second plan de l'actualité économique et financière, mais le sujet ne va pas tarder à ressurgir. L'équation comporte beaucoup d'inconnues et le monde politique ne semble pas en avoir pris pleinement conscience.

Temps de lecture: 10 minutes

En quelques heures, le samedi 28 février, l'actualité économique a brutalement basculé. Depuis les premières frappes américano-israéliennes sur l'Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz, le prix du gaz et du pétrole, ainsi que la désorganisation d'une partie du transport maritime de marchandises sont devenus la préoccupation majeure. Les marchés boursiers asiatiques et européens sont passés dans le rouge, alors que le marché américain fait preuve d'une plus grande résistance. Bien que les États-Unis soient en première ligne dans ce conflit, ils reprennent leur rôle de refuge comme c'est pratiquement toujours le cas dans les phases de tensions internationales et la vigueur de leur production d'énergies fossiles est un atout majeur dans la situation présente.

Ainsi se clôt provisoirement une longue période pendant laquelle les investisseurs ont eu en tête deux autres préoccupations: par intermittence, les droits de douane chers à Donald Trump, dont les effets sur l'économie mondiale étaient réexaminés à chaque annonce fracassante du président états-unien et, de façon permanente voire obsessionnelle, les dernières évolutions enregistrées dans le domaine de l'intelligence artificielle, devenue tellement présente dans l'actualité qu'on la désigne généralement sous sa forme abrégée, IA en français ou AI en anglais.

La Bourse commence à douter

Mais cette période de domination de l'IA se décompose elle-même en deux sous-périodes. Pendant la première, il suffisait qu'une entreprise annonce de grands projets en ce domaine pour que son cours boursier s'envole, au point d'atteindre des niveaux stratosphériques.

Cette période s'est terminée en octobre 2025 lorsque Nvidia, fabricant de processeurs graphiques (GPU) recherchés par toutes les entreprises lancées dans l'IA, a vu sa capitalisation boursière pulvériser tous les records mondiaux à plus de 5.000 milliards de dollars. Le cours de l'action est alors monté jusqu'à 212,19 dollars, alors que le titre avait été introduit sur le Nasdaq en janvier 1999 à 12 dollars et ne valait encore guère plus de 12 dollars il y a exactement cinq ans!

Extrait de l'émission «Ecorama» du 30 octobre 2025, présentée par David Jacquot sur Boursorama.com.

Mais ensuite, les vents ont tourné. Il faut dire que les sommes déboursées par les géants américains pour construire des centres de données géants (les hyperscalers comme Microsoft, Alphabet, Meta ou Amazon) atteignent des montants qui commencent à inquiéter: on parle maintenant de 700 milliards de dollars pour cette seule année 2026…

Des doutes commencent à apparaître sur la rentabilité de ces investissements. Les gérants de capitaux se posent d'autant plus de questions que des liens financiers étroits sont en train de se nouer entre les différents acteurs du secteur. Dernier exemple en date: fin février, OpenAI, la firme de Sam Altman qui a créé ChatGPT, a annoncé avoir réussi à lever 110 milliards de dollars, dont 30 milliards par le groupe japonais SoftBank, 30 milliards par Nvidia (30 milliards qui lui reviendront parce qu'OpenAI achètera ses puces) et 50 milliards par Amazon. Que se passera-t-il dans ce petit monde si l'un de ses acteurs connaît une défaillance?

Même les résultats de Nvidia ne rassurent plus

Signe des temps: les capitalisations boursières de ces géants sont en recul, même si elles demeurent à des niveaux encore très élevés: Nvidia vers 4.410 milliards de dollars, Apple vers 3.800 milliards, Alphabet (maison mère de Google) vers 3.620 milliards, Microsoft vers 3.000 milliards (après avoir dépassé la barre des 4.000 milliards dans la deuxième moitié de l'année 2025).

Certes, rien ne dit que ce recul va se poursuivre. Il ne faudrait pas oublier que Nvidia avait vu sa capitalisation boursière perdre près de 590 milliards de dollars en une seule journée, le 27 janvier 2025, lorsque le chinois DeepSeek avait révélé que son IA était capable de grandes performances avec des moyens limités; avant de rebondir et de repasser le cap des 3.000 milliards de dollars de capitalisation boursière, puis de franchir les barrières symboliques et inédites des 4.000 milliards au début du mois de juillet 2025 et des 5.000 milliards à la fin du mois d'octobre.

Néanmoins, il semble bien que les analystes financiers soient enclins à se montrer beaucoup plus prudents envers ce secteur qu'ils ne l'ont été au cours des dernières années. On en a eu confirmation le 26 février, lorsque Nvidia a publié ses derniers résultats trimestriels (à fin janvier) et annuels, avec un chiffre d'affaires en hausse de 65% sur un an et un bénéfice net par action qui s'est envolé de 82%. Face à des chiffres allant encore au-delà des résultats faramineux attendus, le marché a d'abord bien réagi, mais finalement le titre a reculé de plus de 5% dans la journée.

La menace d'une apocalypse

Tout en se montrant plus sévères envers les entreprises engagées dans la course à l'intelligence artificielle, les investisseurs manifestent leur inquiétude face aux conséquences que pourrait avoir cette même IA sur des entreprises plus traditionnelles. Et là, on a l'impression que presque aucun secteur n'est à l'abri. Premières victimes: les éditeurs de logiciels. Avec l'émergence de l'IA générative lancée de façon spectaculaire, les entreprises auront-elles encore besoin de dépenser autant d'argent pour ces systèmes de logiciels censés leur permettre d'augmenter la productivité de leurs salariés?

Aux États-Unis, des entreprises comme Salesforce, Adobe ou IBM ont souffert et le mouvement a gagné l'Europe où il a fait des victimes comme SAP en Allemagne ou Dassault Systèmes en France. Il a pris une telle ampleur que des financiers en sont venus à créer le néologisme «SaaSpocalypse», l'apocalypse des SaaS, les logiciels en tant que service (software as a service en anglais).

The SaaSpocalypse continues 💀Software is in its biggest pullback in 4 years. pic.twitter.com/ZqI3CDdd8q— Stocktwits (@Stocktwits) February 23, 2026

The SaaSpocalypse continues 💀Software is in its biggest pullback in 4 years. pic.twitter.com/ZqI3CDdd8q

Puis la tourmente a gagné les gérants d'actifs, des gestionnaires de fortune, des courtiers, des assureurs, des entreprises de transport et de logistique. Là encore, des entreprises européennes comme Axa ont pu en être au moins temporairement affectées, mais c'est aux États-Unis que les effets ont été ressentis avec le plus de force.

Sur les deux premiers mois de cette année 2026, selon les indices, la Bourse américaine a évolué autour de zéro, tandis que des records étaient battus en Europe, avec un CAC 40 à Paris montant jusqu'à plus de 8.600 points et gagnant 5,3% depuis le début de l'année (gain effacé ensuite avec le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient) et tandis que les marchés japonais et sud-coréen s'envolaient.

Et bientôt un tsunami 

Cette chasse aux éventuelles victimes de l'IA a aussi fini par toucher des entreprises appartenant au secteur de l'immobilier d'entreprise. Si l'IA vient à remplacer l'intelligence humaine, y aura-t-il encore autant besoin de bureaux? Ici, on touche au cœur des craintes suscitées par l'IA, qui sont d'autant plus souvent évoquées dans les instances dirigeantes et les médias que les victimes potentielles seraient des cols blancs, voire des cadres d'un assez haut niveau.

Mais même des cols bleus pourraient être affectés, la combinaison IA et robots pouvant mener à une nouvelle réduction des emplois dans les usines (sachant toutefois que ce sont les pays et les entreprises qui ont le plus robotisé qui ont réussi le mieux à préserver les emplois industriels).

Ces craintes relèvent-elles du fantasme ou d'un simple phénomène médiatique? Non, elles sont alimentées par les réflexions d'économistes de premier rang ou des dirigeants de premier plan. Ainsi, Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), a prévenu lors du dernier Forum économique mondial de Davos (Suisse), fin janvier, que l'IA allait «bouleverser le marché de l'emploi comme un tsunami», qui pourrait affecter 60% des emplois dans les pays développés.

AI is a tsunami hitting the labor market. It will reshape jobs fast—creating new roles while disrupting others. We must help people adapt with the right skills and build guardrails that keep pace with this transformation.Full conversation at #WEF26 here: https://t.co/oroJw5b6wR pic.twitter.com/ys5hsdv0nX— Kristalina Georgieva (@KGeorgieva) February 1, 2026

AI is a tsunami hitting the labor market. It will reshape jobs fast—creating new roles while disrupting others. We must help people adapt with the right skills and build guardrails that keep pace with this transformation.Full conversation at #WEF26 here: https://t.co/oroJw5b6wR pic.twitter.com/ys5hsdv0nX

Affecter ne signifie pas obligatoirement supprimer très rapidement. Certains de ces emplois pourraient même être «améliorés», c'est-à-dire gagner en productivité et en qualité, mais d'autres pourraient être redéfinis –ce qui ne conduirait pas à des évolutions toujours très positives–, voire supprimés progressivement.

Fin février, Jamie Dimon, PDG de la grande banque américaine JPMorgan Chase et très écouté dans les milieux économiques, a déclaré que le marché de l'emploi pourrait être bouleversé par l'IA. Le banquier états-unien prend soin de dire que ce n'est pas une prédiction, mais que le gouvernement et les entreprises devraient dès maintenant se préparer à intervenir pour éviter un choc social.

Cette préparation est d'autant plus urgente que les suppressions d'emplois pourraient intervenir beaucoup plus rapidement que ne le pensent ceux qui misent sur une transformation progressive de l'économie. C'est le message qu'a voulu faire passer la société de conseil en investissement Citrini Research, dans un article publié sur son blog Substack le 22 février 2026 et qui a fait grand bruit à Wall Street.

Ce papier d'analyse faussement daté du 30 juin 2028 commence ainsi: «Ce matin, le taux de chômage s'est établi à 10,2%, augmentant de façon inattendue de 0,3%. Les bourses ont chuté de 2% à l'annonce de ce chiffre, portant la baisse cumulative du S&P à 38% par rapport à son plus haut niveau d'octobre 2026.» Son auteur, James van Geelen, fondateur de Citrini Research, explique ensuite longuement comment on en est arrivé là: une IA de plus en plus performante, des entreprises qui y investissent de plus en plus, des gains de productivité de plus en plus élevés, des suppressions d'emplois de plus en plus nombreuses et des salariés qui doivent se contenter d'emplois moins bien payés que ceux qu'ils occupaient auparavant et donc qui consomment moins.

Et ce n'est qu'un début, estime l'auteur de l'article: «L'intelligence artificielle est désormais un substitut compétent et en rapide amélioration à l'intelligence humaine dans un nombre croissant de tâches.» Il va falloir trouver très vite un nouvel équilibre économique.

JUNE 2028. The S&P is down 38% from its highs. Unemployment just printed 10.2%. Private credit is unraveling. Prime mortgages are cracking. AI didn’t disappoint. It exceeded every expectation.What happened?​​​​​​​​​​​​​​​​https://t.co/JzzwCrbJgS— Citrini (@Citrini7) February 22, 2026

JUNE 2028. The S&P is down 38% from its highs. Unemployment just printed 10.2%. Private credit is unraveling. Prime mortgages are cracking. AI didn’t disappoint. It exceeded every expectation.What happened?​​​​​​​​​​​​​​​​https://t.co/JzzwCrbJgS

Intelligence augmentée contre intelligence artificielle

Ce scénario noir ne fait cependant pas l'unanimité. Il suppose en effet que l'intelligence artificielle se substitue à l'intelligence humaine. L'informaticien Luc Julia, qui a travaillé pour Apple, Samsung et a été ingénieur scientifique chez Renault jusqu'en janvier dernier, n'y croit pas. Après avoir écrit un ouvrage intitulé L'intelligence artificielle n'existe pas (janvier 2019), il en fait paraître un autre en mai 2025: IA génératives, pas créatives – L'intelligence artificielle n'existe (toujours) pas.

Fin février, devant l'Association des journalistes économiques et financiers, Luc Julia a répété pourquoi il n'aimait pas ce terme. Il préférerait que l'on parle d'outils qui nous aident à augmenter notre intelligence, à résoudre des problèmes compliqués et à produire plus rapidement et avec une meilleure qualité. Il croit aux IA spécialisées, mais pas à une IA générale, qui pourrait remplir toutes les tâches. Pour lui l'IA générative, celle qui a été lancée par ChatGPT, c'est simplement «la possibilité de dialoguer avec l'IA sans avoir à la connaître, on peut l'utiliser pour n'importe quoi… et c'est ce qu'on fait».

Dans cette logique, il est clair que l'IA peut rendre de très grands services, mais qu'elle ne peut remplacer l'humain. Luc Julia raisonne comme le Prix Nobel d'économie 2025 Philippe Aghion, dans la continuité de l'économiste Joseph Schumpeter et de sa théorie de la «destruction créatrice». Les innovations techniques conduisent à la destruction de tâches, mais elles en créent d'autres et c'est ce qui permet la croissance. Le travail va évoluer, il ne va pas disparaître. «Virer des gens parce que l'IA arrive, c'est idiot. L'IA ne va pas permettre de virer des gens, ce n'est pas comme cela que ça marche», affirme Luc Julia.

Où se situera le curseur, entre dystopie et utopie?

De fait, l'arrivée de l'IA est déjà invoquée par des entreprises pour justifier des licenciements. Ainsi, fin octobre 2025, Amazon a annoncé le licenciement de 14.000 salariés en raison, notamment, d'une accélération de ses investissements dans l'intelligence artificielle. Plus récemment, le 26 février, Jack Dorsey, le fondateur de Twitter, a annoncé que 4.000 emplois –soit 40% de ses salariés– allaient être supprimés dans sa société Block, spécialisée dans les systèmes de paiement en ligne. Dans les deux cas, beaucoup de spécialistes estiment que l'IA est un prétexte et sert à revenir sur des décisions d'embauche excessivement élevées…

Quoi qu'il en soit, il est vraisemblable que l'IA va conduire à des suppressions de postes. À quel rythme cela se fera-t-il? Dans quelles proportions ces suppressions seront-elles compensées par des créations? Et finalement, la société en sortira-t-elle affaiblie, avec un chômage de masse, ou avec des emplois plus nombreux et de meilleure qualité et même pourra-t-on arriver à une société d'abondance où le travail sera devenu «optionnel» dans quelques décennies, comme l'a déclaré Elon Musk en novembre 2025, qui n'en est plus à une ânerie près? Le problème est que personne ne peut dire aujourd'hui avec certitude où se situera le curseur, entre la dystopie et l'utopie. Jamie Dimon a en tout cas raison sur un point: nos gouvernants devraient s'intéresser de très près à ce dossier.

Et il ne faut pas oublier l'environnement...

L'emploi n'est pas la seule raison de s'intéresser à l'IA. Sa consommation en énergie et en eau est un autre problème qu'il est impossible d'ignorer. Avec elle, il ne faut pas croire qu'on est dans une société post-industrielle. Au contraire, on est en plein dans une société d'industrie lourde dont le développement repose sur une production croissante d'énergie. Selon les calculs de l'Agence internationale de l'énergie, l'IA sera à l'origine de 50% de la consommation d'électricité aux États-Unis jusqu'en 2030.

En France, l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) rappelle que les centres de données existant en 2025 représentaient à eux seuls 2,2% de la consommation totale d'électricité, soit l'équivalent de la consommation annuelle de neuf ou dix agglomérations de plus de 100.000 habitants. La voracité de l'IA générative est sans limite. Est-il vraiment nécessaire pour le bien-être de l'humanité de dépenser autant d'énergie pour que chacun puisse demander à une IA de lui produire une image montrant ce que cela donnerait si son chien avait des ailes?

Et l'on peut aussi s'interroger sur les problèmes éthiques que posent certaines utilisations de l'IA. Au cours des derniers jours, on a vu Dario Amodei, le président d'Anthropic, refuser au Pentagone d'utiliser son outil d'IA Claude pour la surveillance de masse et les armes autonomes létales et déclencher ainsi la fureur de Donald Trump, qui a demandé à toutes les agences gouvernementales d'arrêter d'utiliser ses technologies.

Le relais a été pris par OpenAI, dont le patron, Sam Altman, affirme, sans avoir convaincu, qu'il a obtenu que soient inscrites dans le contrat les limitations demandées par Anthropic. Beaucoup d'utilisateurs de ChatGPT, l'IA d'OpenAI, ont eu la saine réaction de s'en détourner pour aller vers Claude, l'IA d'Anthropic. Mais cet épisode conflictuel nous rappelle qu'il ne saurait être question de laisser l'intelligence artificielle se développer sans surveillance. Les règles imposées par l'Union européenne sont-elles les plus pertinentes? La question peut être posée, mais la nécessité de règles est incontestable.

Et, au total, si l'on fait le compte de tous les problèmes économiques, écologiques et éthiques soulevés par l'IA, on est tenté de les résumer en une seule et grande question: nos dirigeants politiques ont-ils bien compris toute la portée de ces problèmes et ont-ils des réponses à apporter? On aimerait en être certain.

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