«Je ne serai jamais comme elle»: comment la peur de ressembler à sa maman façonne la relation mère-fille
«Je ne serai jamais comme elle»: comment la peur de ressembler à sa maman façonne la relation mère-fille
Claire Richard – 5 mars 2026 à 19h55
Dans son essai «Pardonner à nos mères», l'autrice féministe Claire Richard aborde son expérience personnelle et douloureuse pour illustrer le concept de matrophobie et sonder la complexité des rapports entre les filles et leurs mères.
Temps de lecture: 8 minutes
«Je ne serai jamais comme elle»
Je ne me souviens pas du moment précis où j'ai regardé ma mère en pensant: «Je ne serai jamais comme elle.»Mais je sais que ces six mots ont longtemps constitué un serment secret, comme un parchemin roulé dans un tube et enfoui sous terre.«Je ne serai jamais comme elle»: le fondement de ma relation avec ma mère.
Pourtant, avant ces mots-là, il y avait eu l'enfance. Des jeux, des câlins certainement, puisqu'il en reste des photos. Il y avait eu des journées à son travail, passées à dessiner sur des feuilles reliées d'imprimante, dans son bureau à la moquette orange, en attendant d'aller manger au self et d'hésiter délicieusement devant les entrées réfrigérées. Il y avait eu des après-midis en forêt, des courses à Du Pareil au Même et La Clef des Marques, des anniversaires, sûrement des histoires et des chansons. Ces souvenirs ressurgissent en écrivant et j'en ai retrouvé des traces dans mes carnets d'enfant. Mais en temps normal, à l'état sauvage, ils sont submergés, presque inaccessibles.
C'est à l'adolescence que tout a basculé. Quand j'ai remarqué que mon père parlait beaucoup à table et qu'elle ne disait presque rien. Quand j'ai commencé à penser les mots «force» et «faiblesse» en les regardant. Quand je me suis mise à considérer l'extérieur comme la liberté, à sortir de chez moi comme on reprend son souffle en émergeant de l'eau. C'est alors que le serment est apparu: «Je ne serai jamais comme elle», assise silencieuse dans la cuisine, éteinte aux repas de famille, écrasée par mon père. «Je ne serai jamais comme elle»: mon émancipation dessinerait une ligne droite, qui m'éloignerait de l'appartement, de la famille et du modèle offert par ma mère.
Même à cette époque de vitesse et de chaos, où mes motivations profondes me restaient souvent obscures, je savais que je lui en voulais d'autant plus qu'elle me renvoyait à mes propres entraves.
À 18 ans, je suis partie de chez mes parents. À 20 ans, j'ai découvert la politique, sous l'angle de la lutte des classes et non du féminisme (c'était l'époque où les gens disaient: «Je ne suis pas féministe mais» et où internet recensait en tout et pour tout quatre groupes féministes dans tout Paris). Dans un café, une copine trotskiste m'avait dit: «Je prends toujours le parti des femmes, je crois qu'elles font comme elles peuvent, elles n'ont souvent pas le choix.» J'avais pensé: «Je ne prendrai jamais le parti de ma mère, elle a abdiqué, elle est faible.» J'étais perdue sur à peu près tous les aspects de ma vie, sauf un: je ne serais jamais comme elle.
Puis cette même année, mon père est mort. Tout est parti à la dérive, ma mère, moi, nos structures familiales et ma relation avec ma mère s'est cabrée comme un serpent.
Je me souviens d'un rêve de cette période: au bord d'une clairière, une figure rigide, haute et hiératique avance inexorablement vers moi, drapée de dentelles jaunies. Le visage a la fixité d'un masque, il continue de s'approcher dans la lumière trouble et soudain je reconnais ma mère. La menace à laquelle on ne peut se soustraire: ainsi m'apparaissait ma relation à ma mère dans ces années minées.
Je ne lui disais rien de ma vie: quand j'ai avorté à 22 ans, je ne lui ai raconté qu'une fois l'opération terminée, de peur que son angoisse ne me contamine. Je n'ai jamais eu l'idée de me tourner vers elle pour demander conseil ou protection. Elle incarnait à mes yeux l'angoisse, l'inquiétude, l'impuissance apprise. Même à cette époque de vitesse et de chaos, où mes motivations profondes me restaient souvent obscures, je savais que je lui en voulais d'autant plus qu'elle me renvoyait à mes propres entraves. Crier, perdre patience, c'était hurler sur une répétition désespérante à laquelle je ne voyais pas d'issue. Très souvent, je me disais: «Aucune relation ne me fait plus souffrir que celle-ci, mais c'est la seule que je ne peux pas rompre; je n'ai plus de père, je ne peux pas ne plus avoir de mère non plus.»
Il y avait des circonstances particulières, des forces travaillant sous la surface: une maladie pas encore diagnostiquée, des angoisses pas encore canalisées. Mais le résultat était le même: un champ relationnel hérissé de bris de verre. Notre relation révélait en moi des continents de rage et de fureur. J'alternais entre le devoir de m'occuper d'elle et le désir féroce de mettre entre nous la plus grande distance possible. Son angoisse et sa peur prenaient parfois tant de place que dans mon journal, j'avais commencé à l'appeler «l'obstacle».
Souvent, lorsque nous parlions au téléphone, je perdais le contrôle, devenais odieuse, réagissais comme une adolescente incontrôlable et une bête blessée. Je raccrochais tremblante de rage et d'épuisement. Mais j'avais beau tourner en rond dans cette colère comme un fauve, je n'arrivais pas à m'en défaire. «J'ai cette image de deux mains de fer qui m'enserrent le cœur, je voudrais qu'elles s'ouvrent, mais je n'y arrive pas», avais-je dit à une amie très chère, après une discussion téléphonique particulièrement éprouvante. Pensive et compatissante, cette amie m'avait répondu: «C'est ta mère, tu dois tout lui pardonner.» J'avais pensé: «Au nom de quoi?», mais je m'étais tue.
Si j'avais su qu'il existait de nombreuses histoires de relations filles-mères douloureuses qui ne débouchent pas sur une sororité transgénérationnelle, j'aurais compris que je n'étais ni seule ni au-dessus de la mêlée.
Mes amies d'enfance semblaient pour la plupart avoir des relations enviables avec leur mère, des mères capables et présentes, attentives sans être intrusives, à qui elles pouvaient demander de l'aide en cas de problèmes. Je ne les enviais pas: on n'envie que ce qui semble accessible et ces relations appartenaient à un autre monde. Ma relation avec ma mère était mon continent caché, mon secret, la zone la plus sensible et la plus à vif de mon être. C'était ma plus grande vulnérabilité mais aussi, me disais-je, la source de ma force. Dans les moments les plus durs, je me le répétais comme un mantra: «Je suis une guerrière, les guerrières sont forgées dans le feu. Cette douleur me donne accès à un savoir et une force que celles qui n'ont pas traversé cette épreuve ne pourront jamais connaître.»
Évidemment, je me trompais. Aujourd'hui, j'ai moins de fascination pour la force et je ne crois plus au mythe de l'exceptionnalité. Repensant à la jeune femme de l'époque qui y puise la force de tenir, je me dis que le silence a des effets pervers sur nos expériences. Si j'avais lu à l'époque plus de récits sur les complexités du rapport à nos mères, si j'avais su qu'il existait de nombreuses histoires de relations filles-mères douloureuses qui ne débouchent pas sur la célébration d'une sororité transgénérationnelle, j'aurais compris que je n'étais ni seule ni au-dessus de la mêlée. Car si ces sentiments offrent une cuirasse momentanée, ils ne donnent aucune arme, ni pour comprendre ni pour résister.
Ma relation avec ma mère va mieux. Ces dernières années ont parfois été difficiles, mais elles ont aussi apporté des apaisements. Certains tiennent sûrement à la naissance de mon fils, à la progression d'une conversation en cours entre elle et moi, sur les origines de son mal, les structures familiales dont elle a hérité. Les moments d'accalmie se font de plus en plus longs, même si je n'arrive pas encore à m'y installer, à les prendre pour acquis. Il suffit d'un rien pour faire ressurgir la violence, mais il nous arrive désormais de réussir à la désamorcer. Pas toujours, mais parfois. Et cela en soi constitue une victoire.
Contrairement à ce que j'ai longtemps pensé, mon histoire est très commune, elle brode un motif courant dans la vie des femmes. La littérature féministe est pleine de ces libérations conquises contre les mères, qu'on mesure intimement à la distance qu'on a mise entre la vie de sa mère et la sienne. Cet arrachement prend rarement la forme d'une coupure nette, plutôt d'une déchirure non cautérisée, d'une plaie qui menace toujours de rouvrir. Ce que la psychanalyste Marie-Magdeleine Lessana, à la suite de Lacan, appelle «un ravage»1 - Marie-Magdeleine Lessana, «Entre mère et fille: un ravage», Fayard, décembre 2010. 1. Le terme évoque des paysages en ruine, des falaises déchiquetées et des maisons brûlées, une destruction sans trêve. Mais on y entend aussi le mot «rivage». Dans le ravage s'épousent une peine infinie et l'espoir d'arriver sur une terre ferme, où l'on pourrait enfin se reposer.
J'aimerais interroger ce «ravage», chercher comment l'expliquer, mais aussi comment en sortir. C'est pourquoi j'ai choisi le mot «pardonner»: il est imparfait, j'en parlerai dans la section qui lui est consacrée. Mais il résonne, je l'ai constaté à de nombreuses reprises, et il a l'avantage d'énoncer clairement, dans des termes aussi anciens et chargés que le sont, au fond, ceux de «mère» et de «fille», la question que se posent beaucoup de femmes: que faire de sa relation à sa mère?
Chaque relation fille-mère est singulière et ce livre n'imagine pas livrer des solutions clés en main pour les résoudre. Il espère, par contre, offrir des respirations et ouvrir des pistes.
Quand j'ai commencé à vouloir élucider cette histoire, j'ai été surprise de trouver peu de textes féministes sur les difficultés de la relation fille-mère. C'est ce qui m'a poussée à écrire celui-ci. Je crois à la théorie féministe comme quelque chose qui aide à vivre. J'aurais voulu lire ce livre il y a vingt ans, il y a quinze ans, il y a dix ans, il y a cinq ans. Je l'achèterais encore en librairie.
Pour raconter cette histoire collective, l'idée d'un appel à témoignages s'est rapidement imposée. Avec Victoire Tuaillon, nous avons imaginé un questionnaire. […] Nous l'avons lancé au printemps 2024 et nous avons reçu plus de 150 réponses. […] Bien sûr, ces témoignages comportent des biais évidents. […]
Ce livre n'a pas la prétention de parler au nom de toutes les femmes, encore moins d'épuiser la question. Ce n'est pas un passe-partout qui pourrait ouvrir toutes les portes, juste une clé dans un trousseau. S'il vous semble incomplet, s'il ne reflète pas suffisamment votre expérience, j'espère qu'il vous donnera envie d'écrire ce qui manque.
C'est une évidence, mais écrivons-le quand même: chaque relation fille-mère est singulière et ce livre n'imagine pas livrer des solutions clés en main pour les résoudre. Il espère, par contre, offrir des respirations et ouvrir des pistes.
Nommer un affect, c'est comme tenter d'attraper un fauve au lasso: on tente de l'immobiliser un moment pour avoir le temps de l'observer, en espérant qu'il ne nous dévorera pas. On en fait le tour, on essaie de comprendre comment il fonctionne: on n'arrive pas pour autant à le domestiquer, mais on l'apaise un peu. Et quand vient le moment de le laisser regagner sa vie sauvage, on espère en avoir assez appris pour avoir développé des armes. Dans l'espoir que, la prochaine fois qu'il fondra sur nous, l'attaque soit moins violente et que ses griffes nous lacèrent moins profondément.
Je crois que les libérations s'acquièrent lentement, qu'elles sont tissées d'avancées et de retours en arrière, qu'elles se développent comme des lignes de tension plus que des échappées. Mais dans mon expérience, mieux vaut des réparations incomplètes et intermittentes que pas de réparation du tout.
1 - Marie-Magdeleine Lessana, «Entre mère et fille: un ravage», Fayard, décembre 2010. Retourner à l'article
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