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Osamu Nishitani : "Les Américains ont été les premiers à considérer la Terre comme une marchandise"

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07.01.2025

Dans L'Impérialisme de la liberté (Seuil), le philosophe japonais Osamu Nishitani porte un regard très critique sur la naissance des États-Unis et l’exportation du modèle américain fondé sur un droit de propriété autoproclamé. Si l’Europe chrétienne n’est pas épargnée, l’auteur insiste sur l’exception américaine, à savoir son absence de tentative d’assimilation des peuples autochtones et son expansionnisme belliqueux pour promouvoir une fausse idée de la liberté. Marianne l'a interviewé.

Marianne : En quoi le fait que le continent sur lequel a débarqué Christophe Colomb ait été nommé « l’Amérique » est important pour comprendre son évolution ?

Osamu Nishitani : Parce que l’Amérique désigne d’abord un imaginaire occidental : celui d’un « Nouveau Monde », d’un continent vierge découvert par les Européens. Les peuples qui y vivaient depuis des millénaires ne se reconnaissaient pas plus comme des « Américains » que comme des « Indiens ». L’Amérique n’a pu se construire qu’en les chassant ou les anéantissant car toute vie humaine ayant précédé l’arrivée des Européens contredisait sa nouveauté.

Son nom même est le fruit de l’imagination d’un cartographe allemand qui attribua faussement la découverte du « Nouveau Monde » au navigateur florentin Amerigo Vespucci. Qui est américain ? Ce sont les Européens qui se sont installés dans ce nouveau monde et leurs descendants et non pas les « Indiens » aux yeux desquels les « Américains » étaient ceux qui les chassaient à coups de fusil de l’habitat hérité de leurs ancêtres.

« Les indigènes n’avaient pas l’idée de la propriété privée de la terre. »

Ils ont ainsi été massacrés ou repoussés toujours plus loin vers le Far West, au-delà de la fameuse frontier, qu’il faut se garder de traduire en français par « frontière », car loin de fixer des bornes (border) à l’expansion territoriale des Américains, elle désignait le front avancé de la « civilisation » contre la « sauvagerie » indigène. L’américanisation du continent s’est achevée lorsque cette ligne de front a rejoint les côtes du Pacifique.

Vous utilisez la formule « expulsés de force en toute légalité » pour traduire le sort des « Indiens d’Amérique » : comment expliquer cette apparente contradiction ?

Les « Indiens » n’étaient pas reconnus par les Américains comme des « sujets de droit », concept issu du droit romain qui est aujourd’hui encore difficile à traduire dans de nombreuses langues non-européennes. Une fois qu'ils ont été placés hors du droit, leur traitement dépendait uniquement des rapports de force. Les « Indiens » étant situés « hors la loi », rien ne s’opposait à la prise de possession de leurs terres. De leur point de vue « sauvage », la Terre n’appartient à personne et on ne doit interdire à personne d’y vivre.

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En d’autres termes, les indigènes n’avaient pas l’idée de la propriété privée de la terre. La nature, l’environnement vital n’étaient pas à leurs yeux des choses que l'on pouvait s'approprier, et ce sont au contraire les humains qui devaient se sentir redevables. Ils n’ont donc pas rejeté d’emblée les nouveaux-venus et leur ont permis de s’installer.

Mais les futurs Américains considéraient que la terre est à occuper pour en faire un objet de propriété, un bien juridico-économique dont l’occupation et l’exploitation exclusive étaient la base de la liberté individuelle. Leur nombre ne cessant de croître, le conflit ouvert devint inévitable avec les « Indiens », dont le refus d’admettre l’appropriation privative des terres confirmait la nature sauvage et « hors-la-loi ». C’est pourquoi, de même que des animaux sauvages, ils pouvaient être « expulsés de force en toute légalité ».

Pourquoi est-ce important pour la suite de son développement que l’Amérique ait été considérée comme une terre vierge ?

C’est capital car là se situe la source de la profonde originalité de l’impérialisme américain, sa radicale nouveauté par rapport à l’impérialisme des puissances européennes. En gros, les pays européens ont conquis d’autres régions du monde et les ont gouvernées, en tentant de les assimiler, de les intégrer ou de les annexer à leur territoire.

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Tout en tenant compte des us et coutumes des peuples ainsi vassalisés ou colonisés (ce fut l’objet premier de l’anthropologie), ils ont cherché à y imposer leur propre culture. D’où le style propre à chacun de ces empires coloniaux, dont l’ombre portée continue de se faire sentir après leur dislocation : l’empreinte laissée par la France n’est pas la même que celles des Anglais, des Espagnols, des Portugais, des Néerlandais ou des Russes…

Mais l’impérialisme américain n’a pas eu recours à ces procédures compliquées. Les Américains ont été les premiers à considérer la Terre comme une marchandise. Leur premier acte a été de déclarer « vierges » les terres colonisées, pour leur appliquer le régime juridique d’une « terra nullius ». Issue du droit romain, cette notion désigne une terre qui n’est ni habitée ni exploitée. Le premier qui l’occupe peut se déclarer légitime propriétaire.

« Les Européens se justifiaient toujours comme chrétiens ou civilisés en face des autres peuples « sauvages » »

C’est ainsi que l’Amérique a été perçue par les Européens qui s’y installaient comme un monde libre et propice à la liberté individuelle car c’était un monde encore sans propriétaires et exempt des liens féodaux qui régissaient encore les rapports à la terre en Europe. Le président Donald Trump, qui doit lui-même sa fortune à l’immobilier, s’inscrit parfaitement dans cette histoire lorsqu’il revendique la prise de possession du Groenland par les États-Unis.

Vous définissez souvent l’Europe par les termes « les chrétiens » ou « la chrétienté ». Pourquoi ?

Lorsqu’en 1492 Christophe Colomb a débarqué sur l’île de Guanahani, les Taïnos, qui habitaient cette île depuis des générations, ont fait le meilleur accueil possible à ces Européens dont ils « découvraient » l’existence. Colomb en revanche déclara prendre possession de leur terre ancestrale, qu’il baptisa d’un nouveau nom très chrétien : l’île de San Salvador (Saint-Sauveur).

Aux yeux de Colomb, comme aux yeux du pape et des rois d’Espagne, la propagation de la foi catholique justifiait la colonisation des territoires ainsi découverts ou encore à découvrir. En Amérique latine, les terres « découvertes » par les conquistadores ont ainsi été annexées de force à l’ordre théologico-politique européen.

Les choses se sont passées différemment en Amérique du Nord, dont la conquête a pris le sens messianique de fondation d’un « Nouveau Monde », en rupture avec le « Vieux Monde » européen. Les puritains qui s’y installèrent au XVIIe siècle pour fuir les persécutions de l’Angleterre anglicane y ont vu une nouvelle Terre promise.

À la façon du peuple élu traversant la mer Rouge, ils se donnaient pour mission d’y faire régner une loi elle aussi nouvelle : celle de la « liberté du chrétien ». Célébrée chaque année par la fête de Thanksgiving, la traversée atlantique des Pilgrim Fathers en 1620 à bord du Mayflower est devenue au XIXe le mythe fondateur des États-Unis et le symbole de leur « destinée manifeste ».

« La liberté émancipe les hommes et les choses de leur état originel pour en faire des êtres économiques. »

Toute cette histoire révèle les liens étroits entre religion, politique, droit et économie qui caractérisent un système de pensée et dont on a souvent perdu conscience en Europe depuis la sécularisation. Les Européens se justifiaient toujours comme chrétiens ou civilisés en face des autres peuples « sauvages ».

Sur quels concepts repose selon vous la « liberté » dont se glorifient les États-Unis ?

Les puritains avaient une double raison de concevoir l’Amérique comme une terre de liberté : elle échappait au joug de l’Église anglicane et elle était entièrement appropriable par ceux qui la cultiveraient et la feraient fructifier. Tout individu pouvait donc tout à la fois y pratiquer librement son culte et s’approprier la terre par son travail, conformément à une prescription biblique dont la théorie économique, notamment de John Locke (1632-1704), a fait un principe de base du capitalisme.

Dans la lutte pour l’indépendance face au Royaume-Uni, la liberté a ainsi été affirmée comme une liberté individuelle fondée sur la propriété privée. Ainsi conçue, la liberté émancipe les hommes et les choses de leur état originel pour en faire des êtres économiques, propres à l’échange marchand. C’est pourquoi la conversion des terres indiennes en « biens immobiliers » négociables, dont le premier lieu de « titrisation » a été Wall Street, s’est ensuite étendue à toutes les sources imaginables de profit : l’eau, les œuvres de l’esprit, les gènes…

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Telle est la structure de base de « l’espace-système de la liberté fondée sur la propriété » dont l’Amérique du Nord a été le berceau et qui n’a cessé de s’étendre depuis lors à toutes les régions du monde. Lorsque le front du Far West a atteint le Pacifique, le mouvement s’est poursuivi vers le sud, avec la doctrine Monroe visant à libérer les pays d’Amérique latine de la vieille Europe pour les intégrer dans un marché libre dominé par les États-Unis. Il s’est aussi poursuivi vers l’ouest, notamment au Japon.

« Le vrai péché originel de l’Amérique ne fut pas l’esclavage mais l’élimination des indigènes. »

L’impérialisme japonais de facture européenne ayant été écrasé à Hiroshima et Nagasaki, il est devenu, comme l’Union européenne, un agent de « l’impérialisme de la liberté » soumis aux volontés américaines. Cette liberté ne doit pas être confondue avec celle que la Déclaration universelle des droits de l’Homme reconnaît également à tous les êtres humains. Étant fondée sur la propriété, elle ne doit pas être entravée par les droits des faibles et confère à tout propriétaire le droit de s’armer pour la défendre.

Vous écrivez qu’« il existe un "péché originel" de la liberté de l’Amérique ». Quel est-il et quelles ont été ses conséquences ?

Dans un discours prononcé en 2008, le président Barack Obama a déclaré que l’esclavage avait été le « péché originel » des États-Unis, réactivant ainsi la dimension religieuse de sa Constitution. Mais s’il est vrai que la traite des Noirs fut une abomination, ce « péché » n’est pas propre aux États-Unis, car il fut aussi commis par les armateurs européens pratiquant ce commerce triangulaire et par les chefs africains qui leur vendaient leurs frères.

« Leur retrait piteux d’Afghanistan marque l’échec sans doute définitif du rachat de leur "péché originel". »

Le vrai péché originel fut l’élimination des indigènes sans laquelle la liberté américaine fondée sur la propriété individuelle n’aurait jamais pu se déployer jusqu’au Pacifique puis tenter de s’imposer au monde entier avec la globalisation – et bientôt peut-être au-delà même du globe si devait s’imposer l’appropriation privative de l’espace entreprise par Elon Musk !

Comment les États-Unis sont-ils perçus aujourd’hui dans le monde ? Ont-ils perdu de leur aura ? Comment sont-ils vus au Japon ?

Au Japon comme ailleurs, les États-Unis ont perdu leur aura d’antan. Ils l’avaient déjà perdue lors de la guerre du Vietnam puis regagnée partiellement après l’implosion du soviétisme. Mais leur retrait piteux d’Afghanistan marque l’échec sans doute définitif du rachat de leur « péché originel » par la libération du monde tout entier.

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Il n’y a plus guère que l’extrême droite israélienne et ses sympathisants qui s’inscrivent encore, avec le soutien américain, dans cette dynamique de libération de la terre promise par l’élimination des indigènes. La montée de la vague MAGA [« Make America Great Again »] témoigne de la prise de conscience de cet échec et l’abandon du globalisme néolibéral et néoconservateur.

Le président Donald Trump estime que cette entreprise a trop coûté aux Américains et que pour retrouver leur gloire les États-Unis doivent se concentrer sur leurs propres intérêts et sur le seul ennemi à leur mesure : la Chine, qu’ils n’ont pourtant pas les moyens de vaincre.

Au Japon comme en Europe, beaucoup n’imaginent pas que leur destin puisse se dissocier de celui des États-Unis et ne se posent donc pas la question de la place de leur pays dans un monde post-américain. Il est vrai qu’il est malaisé d’imaginer un monde privé de la prédominance des États-Unis !


© Marianne