L’imposture des «10 millions»
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Fribourg, Damir Skenderovic compte parmi les experts reconnus des mouvements populistes et de l’histoire des migrations en Suisse. Ses travaux, qui font autorité, explorent les racines de l’extrême droite et les transformations de la droite radicale. Il déconstruit ici les rouages de l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!», soumise au peuple le 14 juin prochain, et analyse comment l’UDC recycle «l’écologie nationale» des années 1970 pour masquer son refus de protéger locataires et travailleur·euses face aux crises actuelles. CO
Lors de la Conférence des migrations de l’Union syndicale suisse de septembre 2025, vous aviez qualifié l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» d’initiative de diversion. C’est-à-dire?
Damir Skenderovic: Cette initiative instrumentalise les défis sociaux et économiques que la population ressent au quotidien, qu’il s’agisse du logement, de la saturation des transports publics ou de l’écologie. C’est ce que certains nomment depuis quelques années le «stress de densité». Dans son argumentaire, l’UDC dresse un inventaire de ces problèmes sociaux en désignant systématiquement l’immigration, et plus particulièrement à l’asile, comme l’unique coupable. La réponse proposée consiste alors à fermer les frontières, voire à expulser. Si l’on ne peut nier l’existence de ces défis, ils n’ont en réalité aucun lien de causalité avec l’immigration. C’est précisément là que réside la diversion.
Cette stratégie, qui s’inscrit dans une longue tradition politique, consiste à amalgamer tous les défis sociaux sous la seule thématique migratoire. On tente de faire croire que les problèmes disparaîtront par la simple réduction du nombre d’étranger·ères en Suisse. C’est une imposture qui occulte les causes structurelles des crises actuelles. Prenons l’exemple du logement: l’UDC soutient activement les intérêts des propriétaires qui s’opposent à la protection des locataires. En favorisant la spéculation immobilière, ces choix politiques portent une part de responsabilité dans l’explosion des loyers, mais cette réalité est totalement évacuée de l’initiative.
L’UDC présente son texte comme une initiative «pour la durabilité». Qu’en pensez-vous?
Il s’agit véritable hypocrisie et c’est sans doute l’exemple le plus flagrant de la diversion que représente cette initiative: pour l’UDC, l’écologie n’est pas une réelle préoccupation sauf lorsqu’elle sert de levier stratégique pour défendre l’identité nationale. L’iconographie de l’initiative met ainsi en scène la beauté des paysages suisses prétendument menacés par l’immigration. En utilisant cette image,........
