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LFI aux municipales : des électeurs que la parole antijuive ne choque plus

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16.03.2026

Au soir du premier tour des municipales, le paysage politique français offre une scène troublante. Les saillies anti juives de Jean‑Luc Mélenchon se sont multipliées, jusqu’à des jeux de mots douteux sur des patronymes juifs ; pourtant, La France insoumise ne semble nullement pénalisée dans les urnes. Loin d’être sanctionné, ce discours trouve au contraire un ancrage électoral solide. C’est ce renversement moral, plus encore que les outrances d’un seul homme, qui devrait nous alerter.

La trajectoire de Mélenchon ne doit rien à l’improvisation. Depuis des mois, il cible un bloc social bien identifié : jeunes diplômés précaires, étudiants, urbains politisés autour des discriminations, minorités, en particulier arabophones et musulmanes. À ce public, il propose un récit simple, manichéen, fait de slogans assénés comme des évidences : dénonciation d’une « islamophobie » omniprésente, focalisation permanente sur le « génocide à Gaza », mise en accusation des bourgeois, des journalistes, des élites médiatiques décrites comme complices. Le tout enveloppé dans un antifascisme incantatoire, répété comme un jingle publicitaire.

Cette musique porte : LFI s’implante dans les métropoles, marginalise le Parti socialiste, fracture la gauche et prétend en devenir le centre de gravité.

Quand le langage antijuif ne choque plus

Le plus inquiétant n’est pourtant pas la réussite tactique de cette ligne, mais la manière dont elle est reçue. Nous entrons dans un moment où un vocabulaire saturé de sous‑entendus antijuifs, d’allusions complotistes, de clins d’œil à un imaginaire où les juifs seraient omniprésents dans les médias, la finance, le pouvoir, ne déclenche plus le réflexe de rejet qu’il devrait susciter. Une partie de l’électorat de gauche radicale, qui se perçoit comme antiraciste, accepte, relativise ou justifie ces glissements, au nom de la cause palestinienne ou de la lutte contre l’extrême droite.

L’obsession récente de Mélenchon pour certaines figures juives – sur lesquelles il s’autorise calembours et insinuations – n’a plus rien du « dérapage ». Elle réactive des schèmes très anciens : les juifs qui tireraient les ficelles, surreprésentés dans les cercles d’influence, bénéficiant d’un traitement de faveur.

Que ce registre soit mobilisé par un dirigeant qui se réclame de l’antiracisme ne le rend pas moins antisémite ; il le rend plus redoutable encore, parce qu’il brouille les repères et fournit une caution morale à ce qui, à droite, serait immédiatement identifié comme franchissement de ligne rouge.

Un électorat contaminé au nom de l’antiracisme

Ce brouillage a des effets mesurables. Selon l’enquête Ipsos pour le Crif « Le regard des Français sur l’antisémitisme et la situation des Français juifs », réalisée à l’automne 2024, 55 % des sympathisants de La France insoumise adhèrent à au moins six opinions antisémites sur seize testées, contre 52 % des sympathisants du RN et 46 % de l’ensemble des Français. Une analyse de cette même enquête souligne qu’ils n’étaient qu’environ 38 % en 2020, ce qui marque une progression très nette en quelques années.

Plus frappant encore, la même étude révèle que 20 % des sympathisants LFI estiment que le départ d’« une partie des Français juifs » serait « plutôt une bonne chose pour la France », contre 15 % au RN et 12 % de l’ensemble des Français.

Le Crif, dans sa présentation publique du sondage, souligne par ailleurs que 25 % des sympathisants LFI déclarent éprouver de la sympathie pour le Hamas, et qu’environ 40 % refusent de qualifier cette organisation de terroriste. Ainsi, un parti qui se présente comme fer de lance de la lutte contre le racisme devient l’un des principaux vecteurs d’un vieil antisémitisme rhabillé aux couleurs de la cause des opprimés.

Avec LFI, un nouvel antisémitisme de gauche ?

Il faut prendre la mesure de ce basculement. Longtemps, en France, l’antisémitisme politique a été principalement associé à l’extrême droite. Sans disparaître de ce côté‑là, il connaît aujourd’hui une réactivation puissante sur un autre versant du champ politique : celui d’une gauche radicale qui se vit comme gardienne de la morale, mais accepte que l’hostilité aux juifs devienne un dommage collatéral de son combat.

LFI ne se contente pas de refléter cette dérive ; elle l’organise, la structure, lui offre un vocabulaire, des justifications, un récit. Dès lors, la question n’est plus de savoir si Jean‑Luc Mélenchon est personnellement antisémite, mais de constater que son mouvement s’est imposé comme le pôle central d’un nouvel antisémitisme de gauche.

La responsabilité de la gauche démocratique

Face à cette situation, la responsabilité des autres forces de gauche est immense. Continuer à considérer LFI comme un allié exubérant mais incontournable, fermer les yeux sur ce que ses dirigeants disent des juifs et de ceux qui sont perçus comme tels, c’est contribuer à installer cette nouvelle norme. À l’inverse, il devient urgent que la gauche qui ne renonce pas à l’universalité, qui refuse de hiérarchiser les racismes, rompe clairement avec cet antisémitisme masqué derrière les grands mots de l’émancipation.

On peut critiquer sans relâche les politiques d’un gouvernement, y compris celui israélien. On peut contester, débattre, dénoncer. Mais on ne peut pas, sans conséquences graves, laisser prospérer, dans un camp qui se prétend progressiste, un discours qui désigne les juifs comme suspects par nature, coupables par affiliation, complices par essence. Quand ce discours récolte des applaudissements, des voix, des sièges, ce n’est plus une polémique de plus. C’est un signal d’alarme.


© Le Point