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Quatre jours de vacances chez Jean de Provence

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04.04.2026

Jean est arrivé à Montréal, de Paris, à l’âge de 20 ans. Il n’est retourné en France qu’après 40 ans de carrière, sans avoir quitté vraiment son Québec, car ses nombreux ami·es québécois continuent de lui rendre visite, tour à tour, dans sa maison à Rasteau, en Provence.

Trente ans nous séparent. Et pourtant, on s’est entendus comme de vieux amis aux premiers mots échangés quand je l’ai rencontré devant l’École nationale de théâtre. Il avait 75 et moi, 45. Son invitation pour mes vacances d’été familiales allait de soi.

Comme dans les films, Jean vient nous chercher à la gare et nous ramène chez lui par un chemin de terre tracé au milieu des vignobles. Comme sur les cartes postales, des buissons de lavande longent les murs extérieurs sous le toit de tuiles rouges. Comme dans les songes d’été, on se rafraîchit dans un grand bassin-fontaine — ou une fontaine-bassin, selon chacun.

Le premier matin, nous allons au marché du village voisin, où les marchands se réunissent le mardi. Un sac en osier tressé accroché au bras, je m’attarde devant le kiosque des légumes. La dame y a une boîte de tomates pêle-mêle : petites, moyennes, énormes, rouges, vertes, roses, oblongues, rondes, cicatrisées. Je lui demande de me conseiller la meilleure variété pour une salade fraîche. Elle me répond sèchement : « Mais n’importe laquelle, madame ! Elles ont été cueillies ce matin, du même plant ! »

Comment est-ce possible ?

J’ai la même réflexion quand la voisine de Jean lui apporte des melons de son champ, tous de tailles variées, allant d’un pamplemousse à une boule de quilles, dont certains craqués par le soleil. Nous croquons dans un morceau sur-le-champ, le jus mielleux dégoulinant sur le menton. Nous en transformons quelques-uns en confiture pour accompagner les fromages — dont le brillat-savarin que je goûte pour la première fois sous le ciel immobile de Provence.

D’autres amis québécois se joignent à nous. Chacun planifie ses visites. L’ingénieur civil choisit le pont du Gard, le plus haut pont-aqueduc romain au monde   ; sa femme préfère la Camargue pour les flamants roses et le sel   ; leur fille souhaite passer une journée à Gordes, le village juché sur une falaise   ; leur garçon part au mont Ventoux pour le vélo avec sa blonde   ; l’amie de l’amie et son amie passent leur journée dans les Dentelles de Montmirail, une randonnée dans les montagnes calcaires... La liste des sites exceptionnels proposés par Jean est très longue.

Chaque matin, la table du petit-déjeuner se vide au gré des départs. À la fin, il reste Jean et moi. Nous la débarrassons alors du pain et des confitures pour faire place au thé et à des livres qu’on ouvre pour se partager un passage ou un autre, au rythme des papillons, avant le retour de tous à la même table. Nous répétons ce rituel pendant tout mon séjour de quatre jours.

Je n’ai rien vu de la Provence. Mais j’ai l’impression d’avoir vécu au paradis, celui créé par un grand metteur en scène québécois, l’inimitable Jean.


© Le Journal de Montréal