En pensant à Réjean Ducharme
Mon coup de cœur pour la littérature québécoise a commencé dans les années 1960-1970. La chronologie est un peu floue. Je ne peux pas être plus précise, car ce fut un processus graduel déclenché par plusieurs facteurs. Les chansonniers de l’époque m’avaient séduite avec leurs textes plus d’une fois, et je pense encore aujourd’hui à Jean-Pierre Ferland et Claude Léveillée avec beaucoup de nostalgie ainsi qu’à tous les autres grands de l’époque, qui sont nombreux. J’avais d’ailleurs connu Félix Leclerc avant même tous les autres, car mon père, parisien jusque dans la moelle, adorait ses chansons.
Toujours une grande férue de lecture, j’avais lu Salut Galarneau, de Jacques Godbout, avec délectation, Une saison dans la vie d’Emmanuel, de Marie-Claire Blais, avec anticipation, et L’enfirouapé, d’Yves Beauchemin, avec appréhension, ainsi que plusieurs autres, comme Claire Martin et, bien sûr, Anne Hébert. Mais quand je suis tombée sur L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme, ce fut la subjugation totale. Paradoxalement, je ne l’ai jamais relu, car je voulais rester avec l’émerveillement de cette première lecture. J’ai d’ailleurs donné ce livre à une amie française venue me rendre visite, ce je m’en suis toujours voulu d’avoir fait par la suite.
À vrai dire, j’étais sous le choc. Jusque-là, pour moi, l’écriture littéraire était une chose rangée, bien ordonnée, qui suivait assidûment les règles de je ne sais trop quoi. Et tout à coup, voici quelqu’un qui donnait libre cours à sa verve, à sa fantaisie et à son imagination. Son texte courait, sautait, gambadait, et j’étais époustouflée et ébahie. Sa langue se tournait dans tous les sens et le texte vibrait de son énergie. J’ai lu tous les livres de Réjean Ducharme que j’ai pu, et il est toujours resté la norme de référence qui définit si un livre vaut la peine d’être lu. Il a également changé mon rapport à la langue française : j’éprouvais dorénavant une liberté d’expression que je n’avais jamais connue auparavant, ce qui a eu des répercussions jusque dans ma vie professionnelle parce que j’étais traductrice de métier. J’irais jusqu’à dire qu’il m’inspire encore aujourd’hui quand j’écris. Le fait qu’il était tellement modeste et discret dans sa vie personnelle ajoutait beaucoup à son aura mystérieuse et omnipotente.
Je dois dire qu’aucun autre écrivain n’a eu cet effet sur moi par la suite, et Dieu sait que j’en ai beaucoup lu qui m’ont beaucoup plu. Mon extrême jeunesse y était peut-être pour quelque chose.
Ce fut une époque mémorable pour la créativité artistique du Québec, et bien que la littérature d’aujourd’hui soit sainement prolifique et qu’elle ait de grands mérites et attraits, dans ma tête, cette époque-là reste un tournant décisif dans l’essor de l’écriture purement et authentiquement québécoise.
