Choisir notre avenir est d’abord un acte de confiance
Il existe toujours une bonne raison d’attendre. Toujours une raison de dire que le moment n’est pas le bon. Pour les partisans du statu quo, le contexte économique est trop incertain. Le monde est trop instable. Les relations commerciales sont trop fragiles. Les tensions géopolitiques sont trop grandes. Il y a toujours une crise, toujours une guerre, toujours une menace à l’horizon.
Si l’on avait attendu que le monde soit parfaitement stable pour fonder un pays, très peu de nations existeraient aujourd’hui. Je le dis comme quelqu’un qui a choisi le Québec.
Après 12 ans de carrière en politique électorale au New Hampshire, j’ai pris la décision de m’installer au Québec. J’ai quitté un réseau politique solide en Nouvelle-Angleterre, une carrière bien établie et un environnement professionnel que je maîtrisais parfaitement.
Je suis venu dans un endroit où je ne maîtrisais pas encore complètement la langue publique — bien qu’elle soit celle de mes ancêtres. Une langue que je n’avais jamais étudiée formellement à l’école. Un endroit où je n’avais ni réseau, ni repères politiques, ni carrière toute tracée. Mais quand on croit profondément en un projet de société, on accepte l’incertitude. On avance.
C’est exactement la question qui se pose aujourd’hui pour le Québec.
Depuis des décennies, on nous répète que le moment n’est jamais le bon pour une réflexion sérieuse sur l’indépendance. Pourtant, l’histoire moderne montre exactement le contraire : les nations naissent rarement dans des périodes calmes.
L’Irlande a poursuivi sa marche vers l’indépendance dans le tumulte de la Première Guerre mondiale. Plus récemment, le Monténégro a choisi la souveraineté en 2006, dans un contexte économique mondial déjà instable et à la veille de la crise financière de 2008. Et si l’on regarde l’histoire mondiale à partir des années 1950, les périodes dites « tranquilles » sont l’exception, pas la règle.
La guerre de Corée dans les années 1950. La guerre du Vietnam pendant deux décennies. Les conflits israélo-arabes successifs. La guerre Iran-Irak dans les années 1980. La guerre du Golfe en 1991. Les guerres de Yougoslavie dans les années 1990. Les guerres en Afghanistan et en Irak au début du XXIᵉ siècle. La guerre civile syrienne. La guerre en Ukraine. La guerre à Gaza. Et, aujourd’hui encore, la guerre en Iran et les tensions régionales qu’elle entraîne.
Le monde n’est jamais parfaitement stable. Attendre un moment idéal pour décider de l’avenir national revient souvent à attendre indéfiniment.
Dans les derniers mois, voyant les tensions commerciales augmenter en Amérique du Nord et les tarifs douaniers refaire surface dans le débat politique américain, j’ai décidé de poser une question simple à plusieurs anciens collègues de la politique américaine.
Ces personnes ne sont pas des militants indépendantistes. Ce sont d’anciens chefs de cabinet, des conseillers politiques auprès de gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre, des collaborateurs de sénateurs et de membres du Congrès, ainsi que le président de l’assemblée législative d’un État du Nord-Est américain.
Je leur ai posé une question directe : comment conseilleriez-vous votre gouvernement si le Québec devenait un pays ? Leurs réponses étaient remarquablement similaires. Tous m’ont dit, dans des mots différents, que leur priorité serait de maintenir des relations étroites avec ce nouveau voisin. Des relations économiques fortes, des échanges commerciaux soutenus et une coopération régionale continue.
Plusieurs m’ont dit qu’ils recommanderaient à leur gouverneur ou à leur sénateur de contacter rapidement le nouveau gouvernement québécois pour établir un dialogue officiel. L’un d’eux — président d’une assemblée législative — m’a même confié qu’il organiserait lui-même une visite officielle.
Autrement dit : dans l’esprit de nombreux décideurs américains de la Nouvelle-Angleterre, un Québec indépendant ne serait pas un problème. Ce serait un nouveau partenaire.
Pendant ce temps, au Canada, que s’est-il réellement passé pour le Québec depuis les grands débats constitutionnels ? Les référendums de 1980 et de 1995 ont profondément marqué la mémoire collective. Des tentatives de réforme constitutionnelle ont suivi : l’accord du lac Meech (1987-1990), puis l’accord de Charlottetown (1992). Les deux ont échoué.
Le Québec demandait une reconnaissance simple : celle de société distincte. Une nation ayant une langue, une culture et des institutions propres. Cette reconnaissance n’a jamais été intégrée à la Constitution canadienne.
Jean-François Lisée a résumé récemment ce moment charnière de l’histoire québécoise : « Au lendemain de la mort de Meech, il y avait plus de 60 % des Québécois qui voulaient faire la souveraineté. Mais ce que Robert Bourassa voulait, c’était rester dans le Canada à tout prix. Donc, il a dit à peu près n’importe quoi pour gagner du temps en espérant que l’appui baisse. On a manqué une fenêtre historique. »
Depuis, qu’est-ce qui a réellement changé ? Oui, le Québec a obtenu certains pouvoirs en matière d’immigration. Mais la reconnaissance constitutionnelle de sa spécificité n’est toujours pas là. Et pourtant, le Québec est objectivement différent. Par sa langue. Par sa culture. Par ses institutions sociales. Par sa conception de l’État et du bien commun.
À bien des égards, le Québec est la société la moins américaine de l’Amérique du Nord. Mais vouloir l’indépendance ne signifie pas croire que tout est parfait. Aucune société ne l’est. On peut vouloir un pays tout en souhaitant améliorer plusieurs aspects de sa gouvernance. On peut être profondément souverainiste sans être d’accord avec toutes les politiques du gouvernement en place. C’était déjà le cas lors de la fondation des États-Unis. Les Pères fondateurs ne partageaient pas tous la même vision de la nouvelle république.
C’était aussi le cas lors de la Confédération, en 1867, qui avait suscité de profondes réticences au Québec, plusieurs craignant déjà une domination anglophone et une centralisation des pouvoirs au détriment de son autonomie. Mais ils ont choisi d’avancer.
Au fond, la question de l’indépendance est une question de confiance collective. Avons-nous confiance en notre société ? En notre culture ? En notre économie ? En notre capacité de construire un État moderne et ouvert sur le monde ? Si la réponse est oui, alors la question devient simple.
On choisit sa route. Depuis plus de 50 ans, le Québec hésite. Il débat, il analyse, il doute. Pendant ce temps, le statu quo avance lentement — comme une grenouille dans l’eau qui chauffe graduellement. Je crois que le Québec mérite mieux que l’immobilisme.
Quand on croit en soi, choisir son avenir ne devrait pas être un pari. Cela devrait être une évidence. Moi, j’ai fait mon choix. Je dis oui.
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