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Accord Philippines–États-Unis, quand la transition énergétique masque une nouvelle ruée minière

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10.03.2026

« Une nouvelle vague de pillage impérialiste. » C’est ainsi que le média indépendant philippin Bulatlat a qualifié l’entente signée entre les Philippines et les États-Unis sur les minerais critiques. Signé le 4 février dernier lors de la réunion ministérielle sur les minerais critiques de 2026, ce protocole d’accord vise à renforcer et à diversifier les chaînes d’approvisionnement des minerais critiques, dont le cobalt et le nickel.

Le gouvernement américain a insisté sur leur importance croissante à l’heure où l’intelligence artificielle et les technologies autonomes redéfinissent l’économie mondiale. En revanche, aucune mention n’est faite des impacts sur les sociétés des pays riches en ressources ni même de la décarbonisation des économies.

Le récit officiel : valeur ajoutée et souveraineté industrielle

À Manille, le gouvernement du président Ferdinand Marcos fils défend l’accord comme un levier de développement. Les Philippines sont le deuxième producteur mondial de nickel, après l’Indonésie, représentant plus de 10 % de la production mondiale.

Depuis 2022, le gouvernement affirme vouloir repositionner les Philippines au cœur des chaînes de valeur mondiales, en passant d’un modèle d’exportation de minerai brut à un modèle de transformation locale à plus forte valeur ajoutée. Selon les autorités philippines, l’accord permettrait de promouvoir le traitement national des minéraux, d’attirer des investissements et de renforcer la base industrielle du pays.

Ces ambitions ne sont pas nouvelles. L’histoire extractive philippine est jalonnée de promesses de « montée en gamme » dans la chaîne de valeur et d’industrialisation nationale. Or, le pays demeure principalement un exportateur de nickel brut majoritairement destiné à être raffiné en Chine.

IA, armement et rivalité sino-américaine

L’accord ne peut être compris sans prendre en compte la rivalité stratégique entre Washington et Pékin. En décembre 2025, les États-Unis ont lancé la « Pax silica », une alliance stratégique visant à sécuriser la chaîne d’approvisionnement mondiale des minéraux critiques pour l’intelligence artificielle et les technologies de pointe.

Les États-Unis et leurs principaux alliés s’engagent à « réduire les dépendances coercitives » grâce à un « nouvel ordre économique sécuritaire ». Les minéraux critiques sont donc à la croisée du pouvoir économique et de la capacité militaire, car ils sont essentiels pour la production de systèmes d’armes modernes, des avions de combat aux missiles à guidage de précision.

À l’heure actuelle, la Chine domine la chaîne d’approvisionnement mondiale en minéraux critiques. Elle représente jusqu’à 90 % du raffinage et du traitement des minéraux critiques. La quasi-totalité du nickel brut philippin est exportée en Chine.

Ainsi, cet accord s’inscrit dans un contexte de réalignement stratégique renforcé avec Washington. Le 17 février dernier, lors du 12e dialogue stratégique bilatéral, à Manille, les deux alliés ont réaffirmé leur traité de défense mutuelle de 1951 et annoncé le renforcement des opérations maritimes conjointes en mer de Chine méridionale. L’articulation entre coopération minière, sécurisation des chaînes d’approvisionnement et consolidation de l’architecture militaire régionale est évidente.

La société civile philippine dénonce un nouveau pillage extractif

En réaction, la société civile philippine appelle à la vigilance, rappelant que, si les objectifs affichés (création d’emplois qualifiés, transformation locale, participation aux chaînes de valeur mondiale) semblent louables, un protocole d’entente n’est qu’une déclaration d’intention. Il ne contient aucune garantie juridiquement contraignante en matière de protection environnementale et de consentement des communautés affectées.

L’histoire minière du pays a souvent produit des bénéfices disproportionnés pour les investisseurs étrangers et certaines élites politiques, occultant les coûts subis par les communautés locales et les écosystèmes : effondrements écologiques, déplacements forcés, conflits sociaux et violations des droits de la personne, notamment dans les zones rurales et pour les peuples autochtones.

Certaines organisations dénoncent explicitement une subordination de la politique minière nationale aux priorités industrielles et militaires américaines et un nouvel impérialisme qui réduit au rôle de fournisseurs de matières premières stratégiques les pays du Sud global.

Une transition énergétique pour qui et pourquoi ?

La transition énergétique mondiale ne peut être dissociée des rapports de pouvoir qui structurent l’économie politique des ressources. Cette transition vise à remplacer les énergies fossiles par des sources d’énergie renouvelables qui nécessitent l’utilisation massive des minéraux critiques et des terres rares. Ces minéraux serviront-ils prioritairement la transition énergétique ou l’économie de guerre et la compétition stratégique entre grandes puissances ?

Une transition énergétique juste ne peut se limiter à sécuriser des flux de matières premières au service des intérêts géopolitiques des grandes puissances. Elle doit aussi garantir que les coûts sociaux et écologiques ne soient pas, une fois de plus, assumés par les communautés du Sud global. À défaut, la « transition » risque de n’être qu’un nouveau chapitre d’une longue histoire extractive. Ces considérations sont aujourd’hui pertinentes alors que le Canada se place lui-même comme une puissance des minerais critiques.

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