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Pendant ce temps, chez Éric Duhaime

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15.04.2026

On se bouscule ces jours-ci pour participer aux funérailles de la Coalition avenir Québec (CAQ). Pourtant, s’il est vrai que les sondes indiquent que le parti est en phase finale, il n’est pour l’instant qu’aux soins intensifs, pas à la morgue.

Cela n’empêche ni le Parti québécois (PQ) ni le Parti conservateur du Québec (PCQ) de rôder autour des orphelins caquistes présumés, le premier aguichant principalement ses électeurs, le second voulant aspirer ses organisateurs et, pourquoi pas, un ou deux de ses députés. Nous sommes, après tout, en pleine saison canadienne de la chasse aux transfuges. L’attention de ces repêcheurs se tourne principalement vers les déçus de la course à la chefferie, ceux qui avaient choisi comme porte-étendard le nationaliste récemment très déporté sur le centre droit, Bernard Drainville.

Au-delà du maraudage actif s’opère un repositionnement important pour la suite des choses, celui du désormais troisième parti en importance au Québec, celui des conservateurs d’Éric Duhaime.

Ce dernier publiera ces jours prochains Destination autonomie, un ouvrage suivi d’une tournée par lesquels il souhaite ravir une part importante de l’héritage de François Legault : tenter de faire des gains pour le Québec au sein du Canada, l’increvable troisième voie.

« Ça n’a jamais été essayé », ai-je osé lui dire, ironique, dans un entretien lundi. « Un référendum sur la souveraineté non plus », m’a-t-il rétorqué du tac au tac, sur le même mode. En effet.

Je l’ai déjà écrit ici, la troisième voie est un produit défectueux qu’un grand nombre de Québécois s’entêtent à acheter, élection après élection. Duhaime a fait réaliser par la firme Pallas un sondage qui enfonce, pour une millième fois, cette porte ouverte.

Les sondés ont été appelés à choisir entre « plus d’ingérence fédérale », c’est original, option appuyée par 9 %, « le statu quo », 20 %, « plus d’autonomie à l’intérieur du Canada », 43 %, ou « l’indépendance », 16 %. Des pluralités se dégagent pour l’autonomie au sein des électeurs de chacun des partis, sauf le PQ (40 % autonomie, 45 % indépendance).

Duhaime fait ensuite plébisciter par les sondés la demande de davantage de pouvoirs en immigration (60 %) et l’insaisissable déclaration de revenus unique (65 %).

Mais puisqu’on a raison de demander à Paul St-Pierre Plamondon d’expliquer pourquoi son référendum pourrait, cette fois, être couronné de succès, on doit exiger aussi des promoteurs de l’élargissement des pouvoirs du Québec au sein du Canada pourquoi ils seraient victorieux là où François Legault, fort de ses 90 députés en 2022, a fait chou blanc.

Contrairement à Christine Fréchette et à Charles Milliard, Duhaime prétend revêtir d’habits neufs cette vieille revendication. Il les a commandés en Alberta. On ne peut nier que Danielle Smith (que Duhaime connaît depuis ses années d’étudiant) a réussi à faire plier le gouvernement libéral canadien, l’obligeant à ouvrir la voie à au moins un nouveau pipeline, à renier plusieurs de ses engagements environnementaux, jusqu’à provoquer la démission de son ministre de l’Environnement Steven Guilbeault.

Smith a construit son rapport de force en adoptant une « loi sur la souveraineté de l’Alberta », puis en laissant planer le doute sur son éventuelle adhésion au mouvement indépendantiste, fort actif au sein de son propre parti. Duhaime se dit conscient que cette addition — autonomisme militant d’un gouvernement conservateur doublé d’une volonté indépendantiste minoritaire — constitue l’équation gagnante.

Dans son argumentaire, le mot-clé est « conservateur ». C’est pourquoi on le verra être reçu par Danielle Smith et par son voisin conservateur saskatchewanais, Scott Moe. Duhaime allume aussi des lampions pour que les conservateurs de la Colombie-Britannique, qui talonnent le gouvernement néodémocrate, l’emportent lors d’élections qui doivent avoir lieu dans deux ans.

Duhaime envisage donc une coalition des provinces conservatrices autonomistes pour imposer une cure minceur au gouvernement fédéral. Il présente cela comme « une nouvelle approche plus rassembleuse, ambitieuse et originale ».

On salue l’effort. Il est plus original, et actuel, que ceux proposés par Fréchette et Milliard. (Quoique, le lendemain de la sortie de Duhaime à ce sujet, le chef libéral a publié sur X que « [b]âtir des alliances avec les autres provinces, aller chercher des gains à Ottawa, valoriser la contribution des francophones au Canada : il ne s’agit pas d’une 3e voie, M. Duhaime, mais bien du programme électoral du PLQ qu[’il] dirige ». Il aurait pu ajouter : au voleur !)

Hélas, plusieurs tentatives précédentes de réforme ont démontré que l’architecture du pouvoir canadien assure l’échec de ces coalitions. On peut bien, pour un instant, « fédérer » quatre provinces autonomistes, toujours les mêmes. Ottawa, lui, peut compter sur la résistance des six « petites provinces » (et trois territoires nordiques) pour refuser, en principe, tout affaiblissement d’un pouvoir central dont elles ne peuvent se passer.

Même l’arrivée d’un premier ministre conservateur à Ottawa ne change rien de fondamental à l’affaire. John Diefenbaker exécrait autant que Pierre Trudeau l’idée de l’autonomie provinciale. Brian Mulroney voulait bien d’une « société distincte » symbolique, mais ne disait que du mal des 22 revendications autonomistes du rapport Allaire libéral. Stephen Harper a bien reconnu symboliquement l’existence d’une nation québécoise, mais n’a jamais agi sur la promesse qui allait au cœur du sujet : une réduction du pouvoir de dépenser d’Ottawa dans nos affaires.

Si, par la magie de l’imprévisibilité électorale, Éric Duhaime devenait en octobre prochain premier ministre du Québec, il hériterait de la même tâche historique que Jean Lesage, Daniel Johnson, Robert Bourassa et François Legault avant lui : refaire la démonstration que l’obtention d’une autonomie élargie du Québec, au sein du Canada, est un mirage.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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