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Les silences des doctorantes

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16.03.2026

Partant de nos propres expériences comme doctorantes, ma collègue Margaux Maurel et moi avons lancé à l’hiver 2025 un appel à participantes pour une étude relative aux dynamiques de pouvoir et stratégies de résistance des femmes doctorantes dans les relations universitaires de supervision. Nous avons dû fermer notre formulaire moins de 24 heures après son ouverture — ce qui souligne l’importance de ce projet pour la population concernée —, près de 70 doctorantes nous ayant transmis leurs informations. Soixante-dix doctorantes de partout au Québec, de toutes les universités.

Si cette question trouve un tel écho, c’est que la relation de supervision repose sur de multiples dépendances : financières, pédagogiques, professionnelles, relationnelles, parfois même psychologiques. C’est donc dire qu’elle peut aisément devenir source de violences ordinaires et d’abus. Face à une telle asymétrie, prendre la parole et dénoncer s’avère plus facile à dire qu’à faire : autant acquiescer et passer à travers.

Le milieu universitaire étant construit sur la base d’une pluralité de rapports hiérarchiques — épistémiques, statutaires, genrés, racisés —, les doctorantes sont parmi les plus petits maillons de la chaîne alimentaire. Et en l’absence de toute forme de réel pouvoir de gestion institutionnalisé, les alliés sont trop souvent aux abonnés absents.

Lors de l’animation d’un groupe de discussion relatif à notre projet de recherche, une participante nous a confié son sentiment selon lequel il n’existe pas de solutions aux enjeux vécus dans ce milieu qui semble vouloir nous casser avant même que nous y ayons pris nos marques. J’ai eu un soubresaut interne ; elle avait raison.

Le contexte aride et éreintant du parcours doctoral agit comme agent de fragilisation sur la santé mentale de l’ensemble des doctorants et doctorantes. Les doctorantes vivent toutefois une pression particulière. Leur socialisation les a souvent incitées à se mettre en doute, à s’excuser, à materner, à soigner même celles et ceux qui sur elles exercent un ascendant. Elles rationalisent, culpabilisent, cherchent à excuser des situations pour lesquelles elles n’ont rien à voir. Situations qu’elles doivent à la fois subir et naviguer en se montrant compréhensives et bienveillantes envers cet autre dont elles dépendent. Situations qui pourtant ne parlent que de ceux auteurs des comportements propriétaires, incivils, voire violents.

Par leur simple condition de femme, les doctorantes demeurent trop souvent stigmatisées. Leurs émotions dérangent, rendent mal à l’aise et peuvent à tout moment se retourner contre elles. Elles sont fragiles, responsables de leurs perceptions, trop subjectives. Leurs pleurs sont des cris que trop peu de membres du corps professoral entendent réellement.

Nous évoluons dans un milieu qui se veut un lieu de liberté, d’indépendance et d’autonomie intellectuelle. Pour autant, j’ai rarement croisé autant de personnes guidées par la peur et l’inertie. Épuisées, nous nous tournons encore trop peu vers les instances supérieures. Et lorsque nous le faisons, il n’est pas rare que nous soyons renvoyées à notre sensibilité, à notre fatigue ou à nos tentatives maladroites de préserver des relations pourtant devenues toxiques. S’ensuit alors l’aveu de notre propre responsabilité : « Si elles se disculpent, c’est qu’elles y sont certainement pour quelque chose. »

Dans ce contexte, les recours formels apparaissent souvent mal adaptés à la réalité des relations de supervision. Le droit, avec ses catégories étroites d’objectivité, de « personne raisonnable » et de droit de gestion, peine à saisir les dynamiques relationnelles complexes dans lesquelles s’inscrivent ces situations. Ce faisant, il offre rarement un véritable espace de réparation ou de responsabilisation.

Pour l’heure, le parcours doctoral, lorsqu’il est marqué par des difficultés dans la relation de supervision, ressemble trop souvent à une série d’appels à l’aide auxquels répond un gaslighting (ou « détournement cognitif » en français) d’une redoutable efficacité. Dans son sillage, des doctorantes épuisées pour qui la remontée persistera bien au-delà du dépôt de la thèse. Était-ce l’objectif inavoué ?

Malgré tout, nous avançons. Parfois par désir de plaire à celles et ceux envers qui nous avons le sentiment d’être redevables. Le plus souvent pour nous-mêmes, car nous savons qu’on n’est jamais mieux servies que par soi-même. Sommes-nous utopistes ? Suis-je trop rêveuse ? Peut-être.

À travers les nuages de colère et d’épuisement percent les rayons du soleil et je continue d’aimer ce milieu où je rêvais d’exister. Et je persisterai — revigorée par les efforts de consœurs et confrères aussi idéalistes qu’il s’avère possible de l’être — à collaborer pour faire des universités un lieu où il fait bon appartenir, pour tous. Notre projet de recherche n’en est que le début.

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