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Les mutations barbares

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15.03.2026

L’enseignement et la recherche en histoire ont occupé une grande partie de ma vie. Plus de 40 ans. Ça laisse des séquelles. L’histoire passe à travers nous comme nous passons à travers elle. Et notre premier repère dans la marche du temps, c’est notre propre vie.

Le vieillissement, à cet égard, modifie la perception de la durée, de l’existence et de l’histoire elle-même. Me voilà donc aujourd’hui, au dernier cycle de ma vie, empêtré dans un sentiment contradictoire : celui d’être vieux et de devenir encore dans un monde nouveau.

Que sont mes années devenues ? Mes désirs, mes combats, mes espérances ? Je sens le vent de mutations barbares qui m’effacent lentement. J’essaie, malgré tout, de m’accrocher, de tenir le monde à bras-le-corps. Peut-être par habitude. Pour ne pas finir tout seul. Pour entretenir, encore un peu, le sentiment de rester partie prenante du monde et du changement.

Être moderne, c’est être de son temps. Lui appartenir et devenir avec lui. Se maintenir vaille que vaille entre les acquis anciens, le plaisir de l’appartenance, les inquiétudes des transformations et des avatars de la post-humanité.

Suis-je déjà un homme de jadis ? Tout au long de ma vie, j’ai eu le sentiment d’être de mon temps, d’être du présent. Un homme d’appartenance qui estimait essentiel d’être instigateur et agitateur de son devenir. J’ai toujours cherché à anticiper ce qui allait advenir, essayant invariablement de le façonner, de le modeler, d’en influencer le cours, cultivant l’espérance à grands coups d’impatience et de désir.

Mais voilà qu’aujourd’hui, j’ai le sentiment de vivre à contre-devenir. Face au monde moderne, aux nouvelles manières d’être et de penser, je me sens périmé. En vieillissant, j’ai perdu le goût et le plaisir de la vitesse. Mon temps est lent, et les élans du devenir sont fulgurants. Même en y mettant de la volonté, je n’arriverais plus à suivre. Les changements sont trop nombreux, trop rapides. Et, pour tout dire, je n’en ai plus le goût.

Pour combler l’angoisse d’être pris en flagrant délit d’archaïsme ou de complaisance nostalgique, j’essaie de vivre à contretemps. Je n’ai plus rien à promettre. J’ai vidé mon sac à malice.

Dans l’air du temps qui court, nous ressentons tous, sous des formes diverses, la présence d’une menace imminente, une rumeur d’apocalypse. Les présages sont multiples : destruction des écosystèmes et de la biodiversité, désuétude de l’humain, société numérique, transhumanisme, intelligence artificielle ; système élaboré de surveillance, de manipulation, d’endoctrinement ; persistance de régimes politiques démentiels obsédés par le pouvoir, la croissance et les rendements du marché.

Les forces ravageuses sont en marche. Innovantes et proliférantes. Je vois des humains dépassés par les exigences d’une productivité délirante aux aspirations chimériques ; des individus de moins en moins libres, capables et autonomes, de plus en plus assistés, surveillés, relayés et souvent supplantés par des machines et des inventions toujours plus performantes et tyranniques.

Je n’annonce pas la fin du monde, bien sûr. On la prophétise déjà depuis des millénaires. Comment choisir parmi l’abondance des scénarios possibles ? J’aurais trop honte d’être le dernier à le faire ou trop peur d’être le premier à avoir raison. Sachons avoir tort.

Non, j’anticipe simplement, comme tout le monde, la fin de ce qu’on persistait, jusqu’à tout récemment, à appeler la « nature humaine ». Presque rien. On s’habituera… Mais je n’y serai plus.

L’ombre d’un ange exterminateur se profile dans les mutations d’un monde nouveau. Le prof que j’ai été l’a vu se dessiner graduellement, l’a regardé se manifester, se transformer. Il a voulu en déchiffrer les signes annonciateurs, en estimer la menace par l’attrait que lui manifestaient les générations nouvelles. Peu à peu, il en a constaté les ravages. Et, n’arrivant plus à suivre le mouvement accéléré, il s’est senti désuet, vétuste.

L’humanité serait-elle déjà obsolète ? Je n’arrive plus à lui trouver des raisons d’espérer. Qu’advient-il de l’histoire lorsque l’avenir ne nous appartient plus, ne nous mobilise plus, ne nous concerne plus ? Dans un monde vidé des repères qui nous permettaient naguère de nous reconnaître, de nous solidariser, de nous projeter avec ferveur dans l’avenir et d’y croire.

La tentation est grande de chercher refuge dans des recoins intimes et sombres de la solitude absolue. Comme un vieux loup solitaire. L’idée peut sembler attrayante, certes, mais j’y serais triste comme un astre invisible dans un ciel de nuit.

J’entends déjà les commentaires : pourquoi ne pas t’appliquer plutôt à donner des motifs d’engagement, à trouver des façons d’inspirer les militants d’un monde meilleur, un monde plus juste, plus égalitaire, un monde de paix, de solidarité et de liberté ?

J’ai encore beaucoup d’admiration pour celles et ceux qui le font sincèrement, avec cœur et sans chercher de profit ou de pouvoir trop personnels. Je me sens souvent allié de leur cause. Il m’est arrivé, à maintes occasions, d’y prendre part et je le fais encore parfois. Peut-être pour entretenir un vieux sentiment de solidarité. Mais, en toute honnêteté, j’avoue avoir de plus en plus de difficulté à y croire, à m’y reconnaître.

Je m’obstine tout de même. Je m’accroche à une volonté de survivance collective ; à un vieux chant d’espérance qui a plusieurs fois, au cours de l’histoire, traversé l’impossible et qui s’anime encore au fond de l’« inespérable ».

Je sais que la morosité n’est jamais bien reçue. Mais je ne veux plus faire semblant. Je ne veux pas jouer aux optimistes de convenance ni aux apôtres de la bonne conscience. Par bonheur, j’arrive malgré tout à trouver un certain plaisir dans ma désespérance. Elle aime encore rire et chanter ; elle reste souriante et fortement attachée à la vie.

Je navigue à contrevents. Ceux des rumeurs publiques, de la crédulité, des manipulations ; ceux de la pensée grégaire, des dogmes et des idées préfabriquées. Je suis réfractaire aux chantres du progrès, de la croissance ; aux adorateurs de la modernité, ivres de confort et de servitude. Malgré mon attachement profond et presque inaliénable à ma collectivité, à ma culture, j’ai toujours gardé le goût de la dissidence et de la pensée critique. C’est par là que s’exprime ma volonté encore persistante d’indépendance et de liberté.

Appartenir et contredire. Cet élan, je l’ai entretenu toute ma vie et j’essaie de le maintenir encore, vaille que vaille. Un peu comme une relique des temps anciens. Pendant toute ma vie, je l’ai invariablement ressenti comme un appel, comme un mouvement de l’âme. Un engagement qui se veut créatif n’a d’autre choix que de bousculer l’ordre des choses, de contredire, de s’ériger en contre-pouvoir ; bref, d’être subversif.

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