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Idées | Le test des démocraties

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22.03.2026

À un moment donné ou à un autre de leur vie, les démocraties peuvent faire face à des événements perturbateurs (invasion, insurrection, etc.) ou à des forces déstabilisatrices autoritaires ou oligarchiques. À ces moments clés, si elles veulent perdurer, il leur importe de lutter contre les autocrates et de protéger les institutions, à court terme, mais aussi de renforcer l’égalité, à moyen terme.

Le régime considéré comme la première démocratie (malgré ses limites eu égard aux normes modernes), Athènes, a aussi connu ces soubresauts. Il n’allait pas de soi que ce régime perdurerait, dans un océan d’oligarchies, d’empires, de tyrannies ou de monarchies. Le principe égalitaire à la base de la démocratie — les décisions sont prises collectivement par les égaux qui ont les mêmes droits et devoirs — était inacceptable pour la plupart des dirigeants de cette époque. Ce principe a été d’ailleurs irrecevable durant la majeure partie de l’histoire et l’est toujours pour plusieurs régimes et acteurs sur la planète. Pensons aux techno-oligarques de la Silicon Valley aux États-Unis, comme Elon Musk ou Peter Thiel, qui se voient membres d’une caste supérieure destinée à gouverner le monde.

L’égalité des conditions — caractéristique fondamentale de la démocratie selon le penseur français Alexis de Tocqueville — s’oppose au principe de la hiérarchie naturelle, voyant l’humanité divisée entre, d’un côté, ceux destinés à diriger et les groupes humains supérieurs, et de l’autre, ceux condamnés à être dominés et les groupes humains inférieurs. Le philosophe athénien Aristote écrivait même que certains sont nés pour être libres et d’autres pour l’esclavage…

Les tensions entre les principes de l’égalité et de la hiérarchie existaient alors et perdurent aujourd’hui. Les régimes autoritaires ne détestent rien de moins que d’avoir comme voisin un État démocratique libre et prospère, dont les idées s’avèrent contagieuses pour leur population, qui vit l’échine baissée et dans la peur devant l’arbitraire du pouvoir tout puissant et indélogeable du tyran et sa police secrète.

Hier comme aujourd’hui, les tyrans et les oligarques, voulant le pouvoir d’un seul ou de quelques grands hommes, s’animent pour renverser la démocratie en invoquant ses ratés et en exploitant ses faiblesses.

Des philosophes antiques, comme Platon ou Polybe, ont énoncé une théorie de la dégradation des régimes politiques. Les principes qui permettent que chaque régime perdure finissent par s’éroder. Par exemple, la démocratie, voyant une poignée s’arroger les richesses, devient turbulente et à la merci d’un populiste et démagogue, qui promettra au peuple de renverser l’élite corrompue… s’arrogeant au passage tout le pouvoir et instaurant une tyrannie. Pensons aux États-Unis contemporains et au rêve américain qui, brisé, n’est plus à la portée de la grande majorité… le président Donald Trump n’a-t-il pas promis de nettoyer les marais de Washington, de lutter contre les élites corrompues et de défendre le peuple ?

L’ancien président américain Franklin Delano Roosevelt était très conscient de cette dynamique lorsqu’il prononça un grand discours, en pleine Deuxième Guerre mondiale, dans lequel il avança que le meilleur moyen de contrer les forces autoritaires est d’avoir un État démocratique qui répond aux besoins de la population. Parmi les besoins d’une population d’une démocratie, il y a bien sûr les services publics (alimentation, éducation, logement, santé, sécurité) qui répondent aux besoins humains de base. Mais, souvent oublié, il y a aussi l’appétit féroce d’égalité, qui rend intolérables les hiérarchies incrustées et les trop grandes disparités de richesse. Le New Deal de Roosevelt était notamment une promesse d’un nouveau contrat social pour le plus grand nombre : votre condition sociale s’élèvera.

Il faut bien sûr combattre les tyrannies sur le champ de bataille lorsqu’elles envahissent notre territoire, comme le vit présentement l’Ukraine face à la Russie de Poutine. Il faut aussi destituer, faire arrêter, poursuivre et emprisonner les présidents élus qui refusent de céder le pouvoir (comme Jair Bolsonaro, au Brésil) ou qui invoquent l’état d’urgence pour s’arroger les pleins pouvoirs et persécuter l’opposition (comme Yoon Suk-yeol, en Corée du Sud). On pourrait appeler cette première étape l’instinct de survie de base d’une démocratie : être capable de se protéger contre la menace externe et avoir des anticorps légaux contre les forces autoritaires internes.

Cependant, la bataille pour la démocratie ne s’arrête pas là, et elle mène même à la longue à une défaite si, au-delà de la simple survie des institutions démocratiques, l’on ne travaille pas à approfondir le principe d’égalité et à répondre aux besoins de la population. Pourquoi la grande majorité soutiendrait-elle et aurait-elle un sentiment de loyauté envers des institutions qui desservent ses intérêts fondamentaux et qui nie son appétit féroce d’égalité ?

Pour revenir aux États-Unis, il est évident que le tyran en devenir, Trump, sait qu’il a toutes les chances de voir son parti républicain subir une cuisante défaite aux élections de mi-mandat de novembre 2026. Ce qui signifierait un Congrès sous contrôle démocrate, qui lancerait des enquêtes et des procédures de destitution contre lui et son administration. Le président Trump serait paralysé politiquement.

C’est pourquoi il est aussi évident que Trump et son entourage feront tout pour éviter qu’ait lieu une élection libre et équitable en 2026, notamment en éloignant les électeurs démocrates des urnes par la peur et par des contrôles d’identité tatillons. Si, malgré cette deuxième tentative de coup d’État par Trump — après avoir tenté de bloquer la passation pacifique du pouvoir en janvier 2021 —, le Parti démocrate réussit tout de même à reprendre le contrôle du Congrès, la première étape de la survie du régime démocratique états-unien aura été réussie.

Toutefois, les démocrates ne doivent pas commettre la même erreur qu’en 2020 — après la victoire de leur candidat Joe Biden à la présidentielle — en pensant qu’il s’agit d’un retour à la normale. Si les démocrates n’enclenchent pas d’entrée de jeu des réformes audacieuses en profondeur et ne nomment pas aux postes clés de nouveaux leaders plus combatifs, ils maintiendront en place les conditions permettant un retour au pouvoir des forces autoritaires — le mouvement Make America Great Again ou MAGA — qui ont propulsé Trump au pouvoir en 2016 et en 2024.

La leçon est valable pour toutes les démocraties en tension, comme la France, où des forces autoritaires et des charlatans populistes tirent profit des ratés et des faiblesses des institutions. Sans tomber dans le catastrophisme, penser que le Québec et le Canada sont isolés de ces tendances lourdes et des défis de notre époque serait une grave erreur. La montée des inégalités et les hiérarchies parasitant les richesses collectives sont moins criantes ici, mais ne répondre à la menace autoritaire qu’en renforçant les forces armées canadiennes au détriment de l’État social et de l’égalité serait une grave erreur stratégique.

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