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Les inconvénients de la quête de perfection en santé

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22.03.2026

Des choix fondamentaux s’imposent en santé, selon l’ex-pharmacien Louis Dumont, car il n’est pas possible d’offrir à la fois la meilleure qualité et la garantie d’accès.

Avec une population qui vieillit à un rythme accéléré et vit avec de moins en moins d’années sans maladies chroniques, nous ne pouvons plus nous permettre d’améliorer uniquement le système de santé en superficie. Pour maintenir l’accès aux services pour l’ensemble des citoyens à l’intérieur de notre capacité budgétaire de plus en plus limitée⁠1, il faut absolument revoir le modèle en profondeur et de manière globale. Cela implique obligatoirement d’avoir de la vision, mais aussi de requestionner des acquis, des sujets tabous et des décisions politiques.

Le projet des maisons des aînés (MDA), qui revient constamment dans l’actualité, en est une excellente illustration. Il est vrai que ces maisons offrent des milieux de vie plus modernes et plus humains que les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) traditionnels. L’intention est légitime et noble, mais fait-elle en sorte que nous servons et aimons alors plus l’ensemble de nos citoyens plus âgés ? En sachant qu’il manque actuellement plus de 3000 places d’hébergement pour les plus fragiles d’entre eux, souhaitons-nous vraiment poursuivre cette dispendieuse construction⁠2 lorsqu’on sait qu’elles nécessitent aussi plus de personnel ?

En améliorant le concept de CHSLD sans tomber dans la vertu des maisons des aînés, nous pourrions assurément construire plus de chambres. Cela permettrait de libérer éventuellement de précieux lits de soins aigus occupés par de nombreux aînés qui attendent une relocalisation dans un milieu plus adapté à leurs besoins.

Nous pourrions alors désengorger un peu nos urgences et opérer aussi plus de citoyens de tous les âges, avec tous les bienfaits directs et indirects que cela apporterait à la population.

Ce projet des MDA démontre bien que nous ne pouvons pas offrir à la fois la surqualité et la garantie d’accès pour tous lorsque la demande en services de santé dépasse franchement les ressources humaines et financières disponibles. Sans amélioration notable de l’efficacité, la quête de la perfection nous expose alors comme société à des risques non négligeables à court, moyen et long terme. Il est donc de notre devoir de reconsidérer ce type de décisions récentes, autant qu’il serait collectivement nécessaire de s’interroger sur certains positionnements historiques. Notre système d’assurance médicaments (AM) mixte, dont certains enjeux ont récemment été discutés dans La Presse⁠3, est à ce titre un excellent exemple.

Une seule assurance médicaments

Ne nous faisons d’abord pas de cachettes. Comme l’a mentionné Benoit Morin3, il est fort probable que les assureurs privés font encore d’importants profits avec l’assurance médicaments (AM) essentiellement parce que, contrairement à la RAMQ, ils couvrent majoritairement du bon risque. Pourquoi s’empêcher alors de rapatrier leurs primes payantes dans le régime public pour mettre en place une seule AM au Québec ? Les avantages non monétaires d’uniformiser complètement ce processus ne seraient-ils pas aussi très importants ?

Nous pouvons particulièrement penser à l’élimination, pour plusieurs parties prenantes, de nombreuses contraintes clinico-administratives reliées aux changements d’assureurs dans les cellules familiales. L’harmonisation générerait aussi d’importants gains de temps pour les professionnels en simplifiant plusieurs processus et en réduisant leur paperasse (un seul assureur, une seule couverture, un seul service en ligne, une seule façon de réclamer).

De plus, en étant pleinement arrimé à l’assurance maladie, un régime universel public d’assurance médicaments favoriserait une approche plus globale dans l’évaluation et l’utilisation des médicaments coûteux, tout en renforçant le continuum pharmaceutique entre les établissements et la communauté.

Il pourrait également empêcher des consultations et hospitalisations inutiles en améliorant l’observance médicamenteuse de certains assurés actuels du privé, il faciliterait la mise en place d’un futur système de gratuité sur certains médicaments souhaitée par le gouvernement fédéral et, en plus, il ferait possiblement tomber le modèle d’affaires des pharmacies de spécialité.

Évidemment, une comparaison financière sérieuse serait requise entre la situation actuelle et celle proposée, notamment pour mesurer l’effet du vieillissement de la population sur la pérennité à long terme du régime. En plus de calculer l’influence du transfert des primes, l’analyse devrait aussi inclure les impacts fiscaux, les gains potentiels sur les négociations de prix des médicaments ainsi que l’indiscutable rehaussement des honoraires publics des pharmaciens qui, il faut se le rappeler, donnent aussi plusieurs services non rémunérés aux citoyens.

Il demeure que l’échantillon non exhaustif des autres bénéfices présentés précédemment devrait impérativement amener nos réflexions au delà du volet strictement monétaire. Avec l’état actuel du réseau, il est difficile d’imaginer que nous pouvons continuer à nous passer de ce type de création de valeur. L’Angleterre, qui a connu de multiples gouvernements conservateurs, a fait ce choix logique, simple et productif il y a déjà de nombreuses années, tout comme d’autres pays européens d’ailleurs.

Avec les élections à venir, les politiciens devraient donc demeurer lucides et pragmatiques. L’exemple des MDA démontre que nous ne pouvons pas promettre des solutions miracles, comme étendre les soins à domicile, sans évaluer le coût de renonciation sur d’autres services. Des sujets tabous comme l’harmonisation de l’AM doivent aussi être évalués plus largement et sans crainte de déplaire. Il devrait en être de même avec d’autres enjeux, comme les mammouths que sont les normes de pratique, la surprescription et même la décentralisation de la première ligne qui n’a jamais rempli ses promesses. Ne pas aborder ces problématiques de fond continuera de nuire fortement à la capacité de Santé Québec d’améliorer la performance générale du système⁠4.

Ce ne sont pas, en définitive, des questions intergénérationnelles ni des questions politiques.

Tout comme la prévention et l’éducation, il s’agit d’interrogations fondamentales sur le bien du plus grand nombre qui influenceront la productivité à long terme de l’ensemble de la société québécoise. Si j’étais politicien, je ne prescrirais courageusement alors qu’une chose au réseau dans mon programme électoral : confier aux meilleurs experts les réflexions atypiques, profondes et transpartisanes qui s’imposent lors d’états généraux sur la santé. Et si je n’avais qu’un nom à suggérer pour gérer le tout avec intégrité et compassion, je donnerais celui de Véronique Hivon.


© La Presse