menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

10 graphiques inédits pour comprendre le vote des Français

20 0
12.03.2026

Qui choisit vraiment le Rassemblement national ? Comment votent les pauvres ? Le rural est-il perdu pour la gauche ? Un nouvel ouvrage offre une radiographie électorale originale de la France, à l’échelle du bureau de vote.

Un peu moins de deux ans après une séquence électorale historique, les Françaises et les Français s’apprêtent à retourner dépoussiérer les urnes lors des élections municipales qui se tiennent les 15 et 22 mars. Si le scrutin est par nature local et dépasse largement les clivages politiques nationaux traditionnels, les résultats seront scrutés de près, car l’échéance de l’élection présidentielle de 2027 est proche.

Ces dernières années, la recherche en sociologie électorale a été foisonnante, à la fois parce que l’objet en lui-même a beaucoup changé (la France est en voie de tripartition et d’instabilité politique après des décennies de bipartition relativement stable), et parce que la numérisation des résultats et la puissance des outils informatiques permettent d’affiner les analyses.

En 2023, Thomas Piketty et Julia Cagé publiaient un livre événement et y offraient des résultats électoraux avec une profondeur historique inédite, à l’échelle de la commune. En croisant ces résultats avec plusieurs paramètres économiques et sociaux, ils aboutissaient au concept de « classe géo-sociale », une notion permettant de tenir compte à la fois des déterminants éco-sociaux et des facteurs géographiques du vote.

L’année d’avant, le géographe Jean Rivière analysait les résultats électoraux à l’échelle du bureau de vote dans les grandes métropoles, et notamment à Nantes. Dans le même temps, des analyses plus qualitatives, à l’image d’une enquête menée par un collectif de sociologues sur le vote populaire, révélaient les multiples déterminants de ce vote, et affinaient encore une sociologie électorale qui se révèle complexe et multifactorielle.

Dans un nouvel ouvrage… 

Un peu moins de deux ans après une séquence électorale historique, les Françaises et les Français s’apprêtent à retourner dépoussiérer les urnes lors des élections municipales qui se tiennent les 15 et 22 mars. Si le scrutin est par nature local et dépasse largement les clivages politiques nationaux traditionnels, les résultats seront scrutés de près, car l’échéance de l’élection présidentielle de 2027 est proche.

Ces dernières années, la recherche en sociologie électorale a été foisonnante, à la fois parce que l’objet en lui-même a beaucoup changé (la France est en voie de tripartition et d’instabilité politique après des décennies de bipartition relativement stable), et parce que la numérisation des résultats et la puissance des outils informatiques permettent d’affiner les analyses.

En 2023, Thomas Piketty et Julia Cagé publiaient un livre événement et y offraient des résultats électoraux avec une profondeur historique inédite, à l’échelle de la commune. En croisant ces résultats avec plusieurs paramètres économiques et sociaux, ils aboutissaient au concept de « classe géosociale », une notion permettant de tenir compte à la fois des déterminants socioéconomiques et des facteurs géographiques du vote.

L’année d’avant, le géographe Jean Rivière analysait les résultats électoraux à l’échelle du bureau de vote dans les grandes métropoles, et notamment à Nantes. Dans le même temps, des analyses plus qualitatives, à l’image d’une enquête menée par un collectif de sociologues sur le vote populaire, révélaient les multiples déterminants de ce vote, et affinaient encore une sociologie électorale qui se révèle complexe et multifactorielle.

Dans un nouvel ouvrage, publié début 2026, l’économiste Youssef Souidi et l’éditeur indépendant Thomas Vonderscher poussent le cran encore plus loin. Croisant plusieurs données socioéconomiques avec les résultats électoraux à l’échelle du bureau de vote, ils livrent un portrait électoral inédit de la France. De ce livre très riche, dix enseignements principaux peuvent être retenus.

1/ Les précaires sont plus attirés par la gauche que par le RN (lorsqu’ils votent)

Le vote des « oubliés de la mondialisation », des « laissés-pour-compte », de la « France périphérique »… La plupart des médias et des sondeurs assimilent souvent le vote Rassemblement national (RN) à celui des Françaises et Français les plus précaires.

Pourtant, lorsque Youssef Souidi et Thomas Vonderscher isolent les 5 % de bureaux de vote les plus pauvres du pays, c’est, après l’abstention, le Nouveau front populaire (NFP) qui arrive en tête. L’union électorale que la gauche a présentée aux élections législatives de 2024 a ainsi rassemblé 24 % des inscrits, contre « seulement » 16 % pour le RN et ses alliés.

Les plus pauvres s’abstiennent... et votent davantage pour la gauche que le RN

Lecture : Aux élections législatives 2024, dans les 5 % de bureaux de vote au niveau de vie le plus faible, 46 % des inscrits se sont abstenus et 24 % ont voté pour le Nouveau front populaire (NFP).

On peut noter au passage que les deux auteurs font le choix, tout au long de l’ouvrage, d’exprimer les résultats en fonction des électeurs inscrits, et non pas des suffrages exprimés, pour tenir compte de l’abstention. Malgré un bond lors des élections législatives de 2024, les auteurs évoquent un « iceberg abstentionniste », rappelant que « l’abstention rassemble davantage d’inscrits que n’importe quelle formation politique ».

2/ Les plus riches avec Macron… mais aussi avec la gauche

Il est fréquent, lorsqu’on observe les inégalités de revenu, de se pencher sur les 10 % ou les 1 % les plus riches. Mais que votent-ils exactement ? Les deux auteurs de l’ouvrage, grâce à leurs calculs, peuvent zoomer sur les 5 % de bureaux de vote à l’électorat le plus riche. La coalition présidentielle y arrive en tête, avec 26 % des inscrits. Le NFP s’y défend nettement mieux que le RN. De leur côté, Les Républicains (LR) et Reconquête font leurs meilleurs scores dans ces bureaux, mais à des niveaux bien inférieurs.

Les plus riches votent pour la coalition présidentielle... mais aussi la gauche

Lecture : Aux élections législatives 2024, dans les 5 % de bureaux de vote au niveau de vie le plus élevé, 26 % des inscrits ont voté pour la coalition présidentielle. 

Les 5 % de bureaux de vote les plus riches offrent une spécificité : ce sont les seuls qui placent un parti en première position des inscrits. La coalition présidentielle fait en effet mieux que l’abstention, alors que pour tous les autres rangs, la non-participation est « le premier parti de France ».

3/ Le RN, un parti de classes populaires et moyennes…

Que se passe-t-il ailleurs que dans les bureaux « extrêmes » ? Youssef Souidi et Thomas Vonderscher classent les bureaux de 1 à 20 : le rang 1 correspond aux bureaux de vote situés dans les 5 % de territoires les plus pauvres, le rang 2 aux bureaux classés entre les 5 et les 10 %, etc. Avec cette grille d’analyse, les deux auteurs confirment tout d’abord que le parti frontiste domine le milieu de la distribution. Ouvriers, employés, professions intermédiaires, on retrouve ici le socle classique de son électorat.

Le RN domine dans les classes actives populaires et moyennes

Lecture : Les bureaux de vote de rang 1 correspondent aux 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible, et ainsi de suite jusqu’au bureau 20. Au 1er tour des élections législatives 2024, 16 % des inscrits des 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible ont voté pour le Rassemblement national.

Le RN sous-performe en revanche chez les plus précaires… et les plus aisés. Il peut prétendre, plus que tout autre, être le parti des « classes moyennes » : il est en effet en tête des bureaux 2 à 18.

4/ … mais qui s’embourgeoise rapidement

Si le RN fait ses meilleurs scores dans les classes actives populaires et moyennes, il a réussi, ces dernières années, à élargir son socle habituel – en profitant, notamment, de la dégringolade du parti Les Républicains. Entre 2022 et 2024, le RN a ainsi « récupéré » de nombreux électeurs des quartiers aisés, qui se tournaient jusque-là largement vers LR.

Entre 2022 et 2024, le RN a surtout progressé dans les bureaux de vote aisés

Lecture : Les bureaux de vote de rang 1 correspondent aux 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible, et ainsi de suite jusqu’au bureau 20. Entre 2022 et 2024, les scores du RN ont progressé de 6 points dans les bureaux les plus aisés. 

Longtemps fidèle à la droite classique, la bourgeoisie la boude désormais largement. La coalition d’Emmanuel Macron en a largement profité en 2017 et en 2022, mais désormais, une large partie des bureaux de vote aisés se tourne aussi vers le RN. Le parti, qui se prétend encore « antisystème » et « antiélites », va avoir du mal à maintenir ce mythe très longtemps.

5/ La gauche, forte chez les pauvres… et les riches !

« La gauche s’est embourgeoisée et a trahi son électorat historique : les classes populaires », entend-on souvent. Youssef Souidi et Thomas Vonderscher montrent qu’en effet, les électeurs du Parti socialiste (PS) et celui des Ecologistes ressemblent assez à celui de la coalition présidentielle : plus on appartient aux territoires aisés, plus on est susceptible de voter rose ou vert.

Mais La France insoumise (LFI) parvient de son côté à convaincre largement les jeunes, les personnes privées d’emploi et plus globalement les électeurs les plus précaires. Le parti insoumis s’appuie dans le même temps sur certains bureaux de vote très aisés et parvient à convaincre une frange non négligeable de la bourgeoisie culturelle.

L’alliance de tous ces électorats produit une forme de U, avec de bons résultats chez les plus pauvres, chez les plus riches, et un creux dans les classes moyennes.

La gauche surperforme chez les très pauvres et s’en sort bien dans les bureaux de vote aisés

Lecture : Les bureaux de vote de rang 1 correspondent aux 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible, et ainsi de suite jusqu’au bureau 20. Au 1er tour des élections législatives 2024, 24 % des inscrits des 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible ont voté pour le Nouveau front populaire. 

Aussi, les auteurs font remarquer que « le vote NFP apparaît comme un négatif du vote RN ».

6/ Macron, le président des (électeurs) riches

L’analyse de l’électorat de la coalition présidentielle est, sur le plan des revenus, extrêmement simple : plus on est pauvre, moins on vote pour le camp présidentiel, et plus on vit chez les riches, plus on a de chances de glisser un bulletin centriste dans l’urne.

Plus on est riche, plus on vote pour la coalition présidentielle

Lecture : Les bureaux de vote de rang 1 correspondent aux 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible, et ainsi de suite jusqu’au bureau 20. Au 1er tour des élections législatives 2024, 5 % des inscrits des 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible ont voté pour la coalition présidentielle. 

Cette observation contraste avec les enseignements électoraux au lendemain de l’élection présidentielle de 2017 : le jeune candidat Emmanuel Macron avait alors réussi à convaincre assez largement dans toutes les strates de la société. Durant ses deux quinquennats, l’électorat populaire lui a ensuite largement tourné le dos.

7/ Gauche des villes, RN des champs, mais…

Youssef Souidi et Thomas Vonderscher se penchent aussi sur la dimension géographique du vote, qui est souvent la plus commentée. Et confirment les résultats classiquement observés : la gauche surperforme dans les communes centre, puis ses scores déclinent quand on s’excentre dans les couronnes, le périurbain et le rural. Tout le contraire du parti frontiste, qui réalise ses meilleurs scores à mesure que l’on s’éloigne des centres-villes.

Des votes hétérogènes selon la nature des territoires

Mais ce constat général doit être nuancé, préviennent les auteurs. Ils décèlent ainsi de grosses différences entre les villes de l’Ouest, où la coalition d’Emmanuel Macron résiste bien, et celles du nord et du sud-est de la France, où le RN réalise de bons scores dès les centres-villes. De quoi rappeler que des effets macrorégionaux puissants sont également à l’œuvre.

8/ … les succès du RN hors des villes sont à relativiser

Au-delà des effets macrorégionaux, les deux chercheurs ne tombent pas dans le piège d’une lecture trop « géographisante » des résultats, et corrigent les résultats bruts. Pourquoi une telle démarche ? Parce que la lecture des scores électoraux territoriaux est biaisée par des effets dits de « composition ».

Explication : on sait que le fait de détenir (ou pas) un diplôme est décisif en matière de vote. Plus on est diplômé, moins on vote RN. Or la répartition des diplômés est très inégale en France : ils sont surreprésentés en ville et sous-représentés à la campagne. Pour connaître l’effet propre du territoire sur le vote, il faut donc neutraliser tous ces effets de composition.

Au lendemain du premier tour des élections législatives de 2024, nous avions ainsi montré dans les colonnes d’Alternatives Economiques que ces effets de composition expliquaient en très grande partie la surreprésentation du RN à la campagne.

Sur la base de leurs propres données, différentes de celles utilisées à l’époque dans notre article, les deux auteurs refont les calculs et aboutissent à un résultat similaire. Corrigés des effets de composition, les résultats « nets » du RN à la campagne sont à peine supérieurs à ses résultats nationaux.

Corrigée des effets de composition, la surperformance du RN à la campagne est faible

Lecture : le vote en faveur du RN et de ses alliés dans les bureaux de vote des communes rurales dépasse de 10,12 points de pourcentage celui observé dans les communes-centres. Toutefois, à caractéristiques sociodémographiques et de distance aux équipements équivalentes, cet écart se réduit à seulement 1,05 point de pourcentage. 

De même, le RN ne sous-performe pas particulièrement dans les couronnes urbaines. Pour le dire autrement, son électorat type ne le boude pas dans ces territoires, il y est tout simplement moins présent. De quoi confirmer que ce sont bien les électeurs qui font le vote, davantage que l’expérience territoriale.

9/ Plus on vit loin des immigrés, plus on vote RN

Comme Thomas Piketty et Julia Cagé dans leur ouvrage de 2023, Youssef Souidi et Thomas Vonderscher testent l’hypothèse suivante : le fait de côtoyer des immigrés au quotidien pousse-t-il à voter davantage pour le RN ? La réponse est négative, à tel point qu’on observe même le contraire. Globalement, les territoires sur lesquels la part d’immigrés est la plus importante sont ceux qui votent le moins RN. Et inversement.

Plus il y a d’immigrés là où on vit, moins on vote pour l’extrême droite

Lecture : Lorsque la part d’individus nés hors de l’UE dans le périmètre du bureau de vote est nulle, le vote en faveur du RN et ses alliés s’élève en moyenne à 33 % des inscrits. 

Faut-il en conclure que le racisme n’est pas un facteur décisif dans le vote RN ? Non, répondent les auteurs, qui écrivent :

« Nous nous contentons ici d’invalider la théorie selon laquelle ce serait la proximité immédiate avec des personnes nées hors de l’UE qui favoriserait le vote RN. Ce qui ne permet toutefois pas d’écarter le rôle de la xénophobie dans les motivations des électeurs d’extrême droite : les individus sont mobiles et l’insécurité culturelle ressentie peut être due à d’autres lieux de vie que celui de résidence (…) et confortée par les médias qu’ils consultent. »

« Nous nous contentons ici d’invalider la théorie selon laquelle ce serait la proximité immédiate avec des personnes nées hors de l’UE qui favoriserait le vote RN. Ce qui ne permet toutefois pas d’écarter le rôle de la xénophobie dans les motivations des électeurs d’extrême droite : les individus sont mobiles et l’insécurité culturelle ressentie peut être due à d’autres lieux de vie que celui de résidence (…) et confortée par les médias qu’ils consultent. »

Les auteurs renvoient sur ce point à des travaux plus qualitatifs, et notamment ceux du sociologue Félicien Faury.

10/ L’abstention reste massive, y compris chez les riches

Malgré un regain de participation lors des scrutins de 2024 (élections européennes et élections législatives), l’abstention reste massive. Sans surprise, un différentiel de participation important existe entre les bureaux de vote les plus pauvres et les plus riches : plus on est pauvre, moins on vote, et inversement.

Pour autant, les auteurs rappellent que la participation dépend de l’intérêt accordé à chaque scrutin. De ce point de vue, les comportements sont très similaires : qu’on soit riche ou pauvre, on se déplace moins pour des élections législatives qui semblent jouées d’avance (comme celles qui ont suivi l’élection présidentielle de 2017 et 2022), que pour celles qui offrent plus d’incertitudes et d’enjeux (à l’image du scrutin post-dissolution de 2024)

Les plus riches s’abstiennent moins, mais cela dépend tout de même du type du scrutin

Lecture : Les bureaux de vote de rang 1 correspondent aux 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible, et ainsi de suite jusqu’au bureau 20. Au 1er tour des élections législatives 2024, 46 % des inscrits des 5 % de bureaux au niveau de vie le plus faible se sont abstenus. 

Le taux de participation sera une nouvelle fois décisif lors des élections municipales du 15 et du 22 mars. Très faible il y a six ans en raison de l’irruption du Covid-19 à quelques jours du scrutin, il pourrait participer à rebattre les cartes, notamment dans des métropoles régionales où les élus écologistes avaient créé la surprise.


© Alternatives Économiques