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Alizée Delpierre : « La dégradation des conditions d'existence des immigrés favorise les situations d'esclavage »

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20.09.2026

Après Servir les riches (La Découverte, 2022), sur les domestiques des très grandes fortunes, la sociologue Alizée Delpierre propose dans Comme des esclaves (La Découverte, 2026) une enquête de terrain sur l’esclavage moderne.

Pour cela, elle a compulsé les dossiers constitués depuis plus de trente ans par le Comité contre l’esclavage moderne, qui accompagne les victimes et donne la parole à celles-ci, mais aussi à un certain nombre d’exploiteurs afin d’analyser leurs discours.

Les victimes de la traite par le travail sont le plus souvent immigrées, étrangères, et en situation irrégulière, rappelle-t-elle, tout en pointant la responsabilité de l’Etat dans leur précarisation. Son livre, comme cet entretien, se termine sur une note optimiste consacrée au rôle libérateur des sciences sociales.

Comment se définit l’esclavage moderne ?

Alizée Delpierre : En France, il existe un esclavage qui se caractérise par des rapports que je qualifie de surexploitation, consistant tout d’abord en la mise au travail quasi-illimitée des corps, jusqu’à 18 ou 20 heures par jour. Cela s’accompagne souvent d’une absence de rémunération ou d’une rémunération très faible, sans rapport avec le nombre d’heures de travail effectuées. Par ailleurs, l’accès à l’eau, à l’hébergement, à l’hygiène et à la nourriture est contrôlé par « l’employeur » et souvent très restreint.

On dépasse ainsi l’exploitation qui, selon Marx, définit le salariat. En effet, le surtravail – qui caractérise selon lui l’exploitation – n’a, dans les cas que j’ai étudiés, pas de limite temporelle, et s’affranchit de toutes les limites légales puisque ces personnes, quasiment toutes des immigrés sans papiers, travaillent dans l’illégalité. La vie elle-même des personnes surexploitées est menacée puisque la reproductibilité de leurs corps, c’est-à-dire la possibilité de se nourrir, se laver, se reposer est incertaine.

Vous avez réalisé une vaste enquête, mêlant témoignages et données issues des dossiers du Comité contre l’esclavage moderne. Que révèlent ces données ?

L’esclavage moderne est difficile à quantifier. Mon ouvrage est fondé sur un vaste corpus d’entretiens avec des victimes, des surexploiteurs, des avocates et avocats, des inspectrices et inspecteurs du travail, des salariées de l’association, des gendarmes et policiers, des agents ministériels ; également sur l’analyse de 900 dossiers d’archives livrés par le Comité contre l’esclavage moderne, qui retracent trente ans d’accompagnement des personnes surexploitées, et sur l’observation d’audiences au pénal et aux prud’hommes. J’ai enfin puisé dans différentes sources, à la fois judiciaires, policières, associatives, et dans des données d’enquêtes conduites à la suite de dépôts de plainte.

Leur analyse qualitative et quantitative révèle que quelques centaines à quelques milliers de personnes se trouvent en situation d’esclavage en France, mais que ces chiffres sont sous-estimés puisque ne sont comptabilisées que les personnes sorties de la surexploitation. Malgré tout, ces données révèlent que la surexploitation concerne aussi bien des hommes que des femmes, répartis selon la division sexuée du marché du travail – par exemple dans la domesticité pour les femmes, dans le BTP et l’agriculture pour les hommes. Cette surexploitation touche des adultes, mais aussi des enfants, notamment dans la domesticité. Par ailleurs, toutes ces personnes sont des immigrés sans papiers.

Des conditions disposent à la surexploitation, notamment le fait d’être en situation irrégulière, qui fragilise ces personnes sur le marché du travail et les pousse à accepter l’inacceptable

Des conditions disposent à la surexploitation, notamment le fait d’être en situation irrégulière, qui fragilise ces personnes sur le marché du travail et les pousse à accepter l’inacceptable

Il y a donc des conditions qui disposent à la surexploitation, notamment le fait d’être en situation irrégulière en France, qui fragilise ces personnes sur le marché du travail et les pousse à accepter l’inacceptable. Enfin, 60 % des victimes ont une nationalité en commun avec les personnes qui les surexploitent. C’est un résultat très intéressant. Il montre bien que la possibilité de recruter quelqu’un et de l’exploiter, ou la possibilité de trouver du travail quand on arrive en France s’appuie sur des........

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