Un mouton noir au bras téléscopique
Avez-vous remarqué ce qui s’est passé après la glissade de Lane Hutson en prolongation contre les Bruins, mardi soir ? À 3 contre 3, Jakub Dobes a demandé à Hutson de lui donner la rondelle. Imaginez deux secondes être un gardien et oser réclamer le disque à un défenseur qui est parmi les meilleurs au monde pour le manipuler.
C’est ça, Jakub Dobes. Les gardiens sont déjà assez étranges à la base. Lui, c’est un extra-terrestre parmi les extra-terrestres.
« Je le dis de la meilleure des façons, mais il a un peu ce style de hockey de rue », résume au téléphone le sympathique Kasimir Kaskisuo, l’un de ses anciens auxiliaires avec le Rocket de Laval.
Dobes pète sa coche, envoie joyeusement promener les joueurs adverses, termine un déplacement à des mètres de son demi-cercle, s’adonne à un rituel bizarre à chaque pause commerciale et, un soir de novembre, il pleure après sa première défaite en sept matchs.
Il fait aussi de drôles de poses sur des matelas qui lui valent d’éternelles moqueries de ses coéquipiers.
Voir cette publication sur Instagram Une publication partagée par Jakub Dobeš (@4doby4)
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« Je me rappelle quelques occasions où il était pas mal bouillant, raconte Kaskisuo en riant. Il pouvait se fâcher en plein match à cause de son équipement ou peu importe. Ses routines d’échauffement étaient pas mal intenses. Imaginez la scène : il faisait toutes sortes de sauts avec des cordes avant même de mettre son équipement et, moi, le vétéran, j’étais là, à 30 ans, à faire de bêtes étirements et lancer une couple de balles. »
Quand Dobes a été lancé dans la gueule du loup pour son premier match en séries éliminatoires le printemps dernier et qu’il s’est tout bonnement mis à lancer des injures aux joueurs des Capitals, Kaskisuo était pas mal le dernier surpris.
« Classique Doby ! Si tu attaques son filet, il ne se gênera pas pour te bousculer. Une fois, il a fait le dernier arrêt en fusillade pour gagner le match et il a célébré jusqu’à la ligne rouge. »
À travers toutes ces excentricités, on tend à oublier que Dobes a un sens inné de la compétition et qu’il gagne des matchs à un rythme effréné pour un gardien recrue.
Plusieurs ont déjà couronné Jacob Fowler comme gardien d’avenir, comme s’il s’agissait d’une fatalité. Que c’était aussi immanquable que la mort, les impôts, les nids de poule à Montréal.
Dobes compte déjà 22 victoires en 2025-2026 et, à ce rythme, il pourrait finir la saison au quatrième rang de l’histoire pour un gardien du Canadien à sa saison recrue. Devant George Hainsworth, Steve Penney, Carey Price et Patrick Roy, notamment.
Ce n’est pas surprenant en soi que Fowler soit vu comme l’élu. Le référant que les partisans du Canadien ont pour un bon gardien, c’est Price, cet homme de peu de mots au style épuré, dénué de tout mouvement superflu.
« Les gardiens modernes sont... je ne veux pas dire robotiques... mais vraiment en contrôle. Comme si tout le monde devait être pareil », avoue Kaskisuo, qui s’inclut lui-même dans ce groupe. « Moi, quand j’ai un bon match, tout a l’air facile. Regarde Hellebuyck durant la finale des olympiques. Les rondelles le frappaient, il n’a rien fait d’affolant. Doby, même pour un tir de routine, il peut y avoir un parfum de vieille école. Il va botter le disque, faire le moulin à vent ou une glissade. Il va se sortir de cette zone de contrôle. »
Et c’est ce qui fait de Dobes le mouton noir des gardiens de but, essentiellement.
A big save by Jakub Dobes to keep the game tied at 2.#GoHabsGo pic.twitter.com/mdIp0XkTOx— Montreal Hockey Now (@MTLhockeynow) 18 mars 2026
A big save by Jakub Dobes to keep the game tied at 2.#GoHabsGo pic.twitter.com/mdIp0XkTOx
« C’est là que ses qualités athlétiques ressortent, mentionne Kaskisuo. Il pouvait faire des choses que je n’étais probablement pas capable de faire. Il est tellement explosif et il compétitionne tellement fort. Il est si agressif. Et même s’il perd un peu contrôle, il est en contrôle quand il a besoin de l’être. »
« Sa posture est large. C’est pas joli, mais c’est efficace et c’est tout ce qui compte, tranche une source qui a travaillé de près avec Dobes quand il était plus jeune. Il n’y a aucun gardien de la LNH, vraiment, à qui tu peux le comparer. Il se présente différemment à la rondelle. C’est tout. »
Depuis sa promotion à Montréal, l’entraîneur des gardiens Marco Marciano travaille à trouver le parfait équilibre avec Dobes pour contrôler ses mouvements sans le dénaturer. Marciano délimite un carré de sable. Idéalement, Dobes reste agressif sans arrêter son mouvement hors du carré de sable.
Portez une attention particulière à la façon dont Dobes utilise son gant. Il l’étire loin devant lui comme un bras téléscopique. C’est quelque chose qu’il fait depuis un certain temps, mais aussi un art que Marciano encourage.
« Marco aime couper l’angle [du tireur] avec le gant loin devant », confirme Kevin Poulin, autre ex-gardien du Rocket, qui a brièvement croisé Dobes en fin de carrière.
Le gant dans cette position donne l’illusion qu’il n’y a aucun trou. C’est encore plus intimidant pour le tireur.
« Oui, ça m’a sauté aux yeux en le voyant jouer il y a quelques jours. Son gant était pas mal loin, observe Kaskisuo. Il y a certainement un peu de Marco là-dedans. »
On a un petit scoop pour vous d’ailleurs : Dobes a changé de gant ; plus précisément, l’angle dans lequel il se replie. Celui-ci est passé de 90 à 75 degrés. Sur la photo ci-dessous, que vous pouvez balayer de gauche à droite, vous verrez que la différence n’est pas banale.
« Je m’apprête justement à lui envoyer un texto, révèle Kaskisuo. Enfin, il l’a fait ! Il était temps. Je n’ai jamais aimé son gant, même si on avait le même équipementier [True]. Je me demandais sérieusement comment il faisait pour jouer avec ça. »
Dobes ou Fowler en séries ? La lutte s’annonce pas mal intéressante. Toutes les statistiques autres que le nombre de victoires vont favoriser Fowler, mais il n’y en a aucune qui calcule le niveau de compétition. Et trouvez-moi un gardien qui se bat autant pour chaque rondelle.
