L’irremplaçable géant de 5 pieds 4 pouces
C’est un géant qu’on a perdu. L’expression « plus grand que nature » était faite pour lui. Pour moi et tellement de monde, c’est un ami et une idole qui s’en va.
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Il serait le premier à rigoler que je parle de sa hauteur pour amorcer cette chronique. Il aimait raconter qu’avec Cole Caufield, il pouvait enfin regarder un joueur du Canadien dans les yeux.
Si vous vous demandez comment était Rodger, je vous annonce qu’il était dix fois plus gentil que ce dont il avait l’air publiquement.
La dernière fois qu’on est allé prendre au café au McDo, j’ai eu du mal à lui parler parce que tout le monde voulait son selfie avec lui. Il ne refusait jamais.
C’est aussi un des plus grands rassembleurs que je connaisse. En fait, il arrivait à être ami avec tout le monde. Si quelqu’un pouvait être intimidé de le rencontrer, trois secondes après, il ne l’était plus. Je l’ai vu faire. Sa façon de rencontrer les gens, c’était de l’art. Il y a juste lui qui était capable de faire ça. Tu voulais être son ami instantanément.
Également, je suis pas mal certain qu’il avait le carnet de contacts le mieux garni au Québec. Tu veux parler à Brad Pitt, à Paul McCartney, à Minnie Mouse, à Badaboum ou au Roi Lion ? Demande à Rodger, il a sûrement son numéro de cellulaire.
Le plus gros échec de sa vie, selon lui, c’est de n’avoir pas trouvé un moyen de garder les Expos à Montréal. C’est un fardeau qu’il n’a aucune raison de porter.
« Je le sais, mais je le regrette quand même », me disait-il.
Car, au contraire, Rodger a eu un rôle majeur dans la popularité du baseball au Québec. D’abord grâce à son implication dans les médias avec les Expos. Il a été un des premiers commentateurs sportifs québécois à amener de la couleur, du spectacle et de la passion débordante sur nos écrans. Quand j’avais 9 ans, mon idole, c’était lui.
Il s’est aussi beaucoup impliqué dans le baseball québécois, notamment comme président de la Ligue de baseball junior élite du Québec. C’était mon patron et c’était toujours spectaculaire quand on devait régler un problème. On passait d’une chicane à rire ensemble en trois minutes.
J’ai parlé quelques fois à Rodger depuis le début de son hospitalisation. La dernière fois que je suis allé à Montréal, je devais aller le voir et il m’avait demandé un bon pâté chinois. Mais il m’a dit le matin même qu’il devait subir une opération et que je ne pouvais pas y aller.
Ce n’est pas un gars qui se plaint. Quand il m’a annoncé qu’il devait se faire opérer pour une tumeur en septembre dernier, c’est la première fois de ma vie que je l’entendais pleurer. C’est la première fois que sa voix n’était pas celle qu’on connaît tous. Et il se sentait mal de me raconter ça et que je l’appelle, car j’étais en reportage sur la route, imaginez.
C’est ça Rodger. Il pouvait bien être verbomoteur. Mais il pensait toujours aux autres d’abord.
Depuis cet appel, tout est parti en vrille. Il y a eu des complications, des bonnes nouvelles, des mauvaises. Il y avait du progrès et ça repartait dans le mauvais sens.
À travers tout ça, Rodger restait positif, du moins quand il me parlait. Il était tellement touché par tout le monde qui venait le voir. Il y avait ses vieux chums qui venaient le matin avec des déjeuners copieux qu’il était si content de recevoir mais qu’il ne mangeait pratiquement pas.
Notre patron, Pierre Karl Péladeau, est venu lui porter une tablette électronique au début de son hospitalisation. Il était tellement content. Ça lui permettait de suivre tout ce qui se passait avec les Blue Jays en séries l’an passé.
Mais il avait l’air de trouver ça compliqué. C’est Pascale, son épouse, qui l’aidait à comprendre tout ça. J’entendais Rodger en arrière qui chialait et qui réclamait le technicien informatique de l’hôpital.
D’ailleurs, j’ai tellement d’admiration pour Pascale, qui était chaque jour avec lui. Quand j’en parlais avec Rodger, il se mettait à brailler. C’est une sainte, cette personne-là.
Bref, quand on se parlait, il ne voulait pas tant que ça parler de ce qui lui arrivait. Il me disait que ça allait mieux et il ne voulait pas que ça tourne autour de lui. Il voulait qu’on parle de baseball, des Jeux olympiques ou du Canadien.
On a jasé une bonne heure avant la Classique mondiale de baseball. Batinse, ça ne fait pas longtemps. Il me disait qu’il serait prêt pour le début de saison des Blue Jays comme analyste. Je ne sais pas s’il le croyait vraiment.
Mais ça vous expose que jusqu’à la fin, Rodger se battait. Il avait encore tellement de choses à nous raconter et de circuits à décrire.
C’était quand même fou, tout ce qu’il faisait à 79 ans. Il était chroniqueur au Journal, faisait le baseball à la télé, continuait d’être invité dans plein d’émissions... Il dormait 4 heures par nuit avec son petit dodo dans l’auto qu’il faisait toujours l’après-midi. Il était inarrêtable. Il aimait être avec le monde.
Tout ça sans n’avoir jamais pris une seule goutte d’alcool de sa vie, mais avoir mangé beaucoup trop de nourriture de stade de baseball, me lançait-il souvent en riant. Il n’avait jamais eu de gros problèmes de santé avant.
« Bonsoir, il est parti »
C’est à moi que Rodger avait confié, dans une entrevue que j’avais faite avec lui, qu’il voulait, à sa mort, que le titre soit : « Bonsoir, il est parti ». C’est le souvenir le plus important qu’il voulait laisser.
« Je suis très sérieux. Je suis tellement choyé, tu n’imagines pas, chaque jour, combien de fois on m’aborde encore en me disant : “Bonsoir elle est partie” », m’avait-il dit.
Quand tu l’appelles et qu’il ne répond pas sur son cellulaire, c’est ce qu’on entend d’ailleurs.
C’est toujours ce qu’on peut entendre maintenant.
Salut, Rodger ! On ne t’oubliera jamais, il n’y avait et il n’y aura jamais personne comme toi, mon chum.
