Après le bombardement d'Hiroshima, des «ombres» humaines gravées dans la roche |
Après le bombardement d'Hiroshima, des «ombres» humaines gravées dans la roche
Nicolas Méra – Édité par Thomas Messias – 26 avril 2026 à 9h00
Au lendemain du 6 août 1945, des silhouettes humaines se retrouvent imprimées dans la pierre de la métropole japonaise. Ce sont les traces des victimes de l'explosion de la bombe nucléaire, saisies dans leurs derniers instants.
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Au matin du 6 août 1945, le temps est clair à Hiroshima, dans le sud-ouest du Japon. Dans le quartier d'affaires, des individus encravatés battent le pavé, sillonnant les avenues baignées de lumière. Un homme est assis sur le parvis de la banque Sumitomo, mains sur les cuisses, ses jambes dépliées sur les marches inférieures. Qui est-il? Un client attendant l'ouverture de l'établissement? Un employé profitant du soleil matinal avant de s'enfermer dans un bureau? Nous n'aurons pas le temps de le déterminer: au même moment, un bombardier américain zèbre le ciel sans nuage. Il est 8h15.
Une seconde plus tard, le ciel et la terre semblent avoir changé de place. «Les ombres du jardin disparurent, racontera le médecin Hachiya Michihiko, blessé lors du bombardement atomique d'Hiroshima. Le paysage, si brillant et ensoleillé un instant auparavant, devint sombre et brumeux. […] Instinctivement, je tentai de fuir, mais des gravats et des poutres tombées au sol me barraient le passage.» Dans le périmètre de l'explosion se répand une vague de chaleur à 4.000°C qui dévore tout sur son passage. C'est ainsi –brûlé vif– que périt l'inconnu de la banque Sumitomo, présent à moins de 300 mètres de l'épicentre.
Des ombres sans propriétaires
Tous les survivants décriront un aveuglant éclair bleu-vert, suivi d'un puissant souffle de chaleur, qui balaye tout sur deux kilomètres à la ronde. Quelques secondes à peine après la détonation, le quartier d'affaires est méconnaissable. Ne restent des banques et des bureaux que des façades squelettiques dominant un champ de ruines, de briques carbonisées et de métal tordu. Au milieu des décombres, les blessés agonisent, les motifs de leurs vêtements tatoués dans leur chair brûlée. Il est 8h16.
S'ensuit une journée cauchemardesque consacrée à soigner les survivants et à veiller les morts. Au soir du 6 août, le bilan humain est sans appel: 100.000 personnes, soit 30% de la population métropolitaine d'Hiroshima, n'ont pas survécu. D'autres s'y ajouteront, succombant à leurs brûlures ou au poison de la radiation. En arpentant les décombres, certains constatent que les disparus ont laissé leur empreinte sur quelques-uns des 70.000 bâtiments soufflés par l'explosion. Des ombres sans propriétaires, saisies dans leurs derniers instants de vie.
Venue inspecter les dégâts en novembre 1945, une délégation britannique observe que «la chaussée asphaltée conservait les “ombres” de ceux qui s'y trouvaient au moment de l'explosion, ces dernières faisant l'objet d'un intérêt macabre et du pèlerinage des visiteurs». Des familles se pressent déjà, en effet, au chevet de ces ombres figées dans la matière: elles immortalisent les gestes routiniers qui précédaient l'impensable, la banalité d'avant l'horreur.
Reconstitution (au printemps 1946) de la position probable de la personne se trouvant sur les marches de la banque Sumitomo, à Hiroshima (Japon), position qui aurait créé l'«ombre» marquée dans la pierre juste après l'explosion de la bombe atomique à proximité, le matin du 6 août 1945. | Armée des États-Unis / National Archives and Records Administration / domaine public / Wikimedia Commons
«Sur le pont qui se situe près du Musée des sciences, un homme et sa charrette avaient été projetés sous la forme d'une ombre précise montrant que l'homme était sur le point de fouetter son cheval au moment où l'explosion les avait littéralement désintégrés», témoigne John Hersey, journaliste reporter pour le New Yorker, en mai 1946.
Pour autant, ces formes noircies ne sont pas les restes carbonisés des victimes –c'est même tout le contraire. Le flash thermonucléaire qui a accompagné la détonation initiale a «blanchi» les surfaces aux alentours, à l'exception de celles devant lesquelles se trouvaient des objets ou des personnes. Les «ombres» sont donc les seules surfaces qui n'ont pas été décolorées. Elles permettront d'ailleurs aux enquêteurs, selon l'angle des silhouettes sur les murs effondrés, de situer avec précision l'épicentre de l'explosion de la bombe atomique.
De nos jours, plus de quatre-vingts ans après la tragédie, il ne reste que peu de traces de ces fantômes à travers la métropole japonaise. Effacées pendant la reconstruction, délavées par la pluie ou la pollution, les ombres ont fini par rejoindre leurs propriétaires… à l'exception de celle qui ornait le parvis en pierre de la banque Sumitomo, confiée au Musée d'Hiroshima pour la paix. «Plusieurs familles ont laissé entendre que la personne tuée sur les marches pourrait être l'un des leurs», précise un conservateur du musée. Son identité n'a jamais pu être établie.
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