Vladimir Poutine voulait mieux payer les profs et les docteurs: la guerre en Ukraine a fini d'enterrer ses promesses |
Vladimir Poutine voulait mieux payer les profs et les docteurs: la guerre en Ukraine a fini d'enterrer ses promesses
Laura Perren – 10 avril 2026 à 7h55
Les engagements pris par le pouvoir russe pour revaloriser les salaires du secteur public s'érodent, sur fond de contraintes budgétaires et de priorités militaires. Les premiers concernés sont les personnels de santé et de l'éducation.
Temps de lecture: 3 minutes - Repéré sur The Insider
En 2026, le service fédéral des statistiques de l'État russe (Rosstat) a cessé de publier les indicateurs relatifs au suivi des objectifs fixés par les «décrets de mai» du président Vladimir Poutine. Adoptées pour la première fois en 2012, ces directives visent notamment à rehausser les salaires du secteur public. Le revenu moyen des enseignants devait ainsi s'aligner sur le niveau régional, tandis que les médecins, professeurs universitaires et chercheurs devaient voir leur paie bondir de 200% par rapport au salaire moyen régional, à l'horizon 2018.
Si, dans un premier temps, les rémunérations ont effectivement progressé, cette évolution s'est traduite par une baisse des effectifs et un alourdissement de la charge de travail plutôt que par une hausse des budgets. Les agents du secteur public ont ainsi été contraints d'effectuer davantage d'heures supplémentaires, alors que le gouvernement se targuait d'avoir respecté son programme. Lorsque Vladimir Poutine a brigué un nouveau mandat en 2018, il a introduit une nouvelle série de «décrets de mai», axés sur d'autres priorités, sans pour autant abroger les précédents.
C'est avec le début de la pandémie de Covid-19 que le bât blesse, comme le détaille le média russe The Insider. Les promesses de revalorisation salariale du secteur public sont tombées aux oubliettes, alors même que les rémunérations, après une phase de hausse, connaissaient un recul. Le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine a douché les derniers espoirs des fonctionnaires. La politique économique est depuis guidée par un seul mot d'ordre: «Tout pour le front».
Le budget 2026 de Moscou l'atteste: priorité à la stabilité macroéconomique et gel de nombreuses dépenses civiles, à l'exception de la défense. Dans ce contexte, les enveloppes dédiées à la santé et à l'éducation ont subi plusieurs coups de rabot, illustrant l'érosion progressive des «décrets de mai».
Selon les données 2025 des autorités russes, le salaire mensuel moyen des médecins relevant du système d'assurance maladie obligatoire a augmenté de 12% sur un an, pour atteindre 147.000 roubles (environ 1.600 euros). Pour se conformer aux objectifs décrétés, il aurait toutefois dû dépasser 200.000 roubles, soit 2.177 euros. Afin de s'en approcher, le gouvernement a exclu les aides-soignants et le personnel infirmier junior de la catégorie des travailleurs médicaux, les reclassant dans des fonctions techniques.
Revalorisation artificielle des revenus
Cette décision a permis de rehausser artificiellement les moyennes salariales des médecins, au risque de dégrader la qualité des soins. Pour justifier des rémunérations plus élevées, ces derniers doivent cumuler les heures supplémentaires. «En moyenne, un médecin généraliste travaille pour 1,5 équivalent temps plein contre 1,2 recommandé. Chacun est responsable de 2.800 personnes, soit 65 % de plus que la norme», relève le projet russe «Esli byt tochhnym», une initiative indépendante de datajournalisme.
Même son de cloche dans le secteur de l'éducation. D'après un rapport de la Haute école d'économie de Moscou, le nombre d'enseignants dans les écoles publiques a diminué ces dernières années, malgré une hausse continue des effectifs d'élèves. Par ailleurs, les régions adoptent une nouvelle lecture des «décrets de mai»: dans un contexte de disette budgétaire, l'augmentation du salaire moyen passe par une réduction du personnel, avec pour conséquences l'augmentation de la charge de travail et une perte d'attractivité de la profession. En 2025, la rémunération des enseignants était estimée à 78.000 roubles (environ 850 euros), soit plus de 20% en dessous des objectifs fixés en 2012.
Manque de ressources et épuisement des profs
En parallèle, les exigences à l'égard des enseignants se sont multipliées: gestion de classes plus nombreuses, suivi administratif accru, surveillance des récréations et des heures d'étude, coordination avec les parents et adaptation aux outils numériques. Résultat: ils enchaînent des semaines à plus de 46 heures, dont 17 consacrées exclusivement à des tâches administratives. «Épuisés par une charge de travail insupportable, les enseignants continuent de quitter la profession, note le syndicat Uchitel. Ils sont remplacés par des recrues parfois sélectionnées au hasard, dont les qualifications correspondent plus ou moins aux exigences.»
De nombreuses écoles souffrent désormais d'un manque de personnel, en particulier dans les matières scientifiques (chimie, physique, mathématiques). Pour y remédier, l'État fait appel à des étudiants non diplômés, sans regard sur la discipline enseignée. Ainsi, un licencié de droit peut être amené à enseigner la chimie, avec l'aval du directeur d'établissement.
Pour éviter de documenter ces évolutions, Rosstat a tout simplement cessé de publier les données relatives à l'application des «décrets de mai», les dernières remontant à 2024. En termes de revenus, les collaborateurs des secteurs éducatif et médical figurent parmi les principaux perdants du contexte de guerre en Ukraine. Dans un État qui refuse de réduire ses dépenses militaires, les travailleurs du secteur public deviennent désormais trop coûteux. Pour Vladimir Poutine, remettre en cause ses propres directives semble être un moindre mal.
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