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Que veut dire être harki aujourd'hui?

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24.07.2020

Temps de lecture: 10 min

«Tout le monde a besoin de savoir d'où il vient. Moi, avec ma tête d'arabe, je sais que je suis algérienne. Mais quand j'en parlais, mes grands-parents me répondaient: “Sarah*, nous, on est des harkis.” Alors pendant longtemps, j'ai cru que c'était comme une ethnie d'Algérie. Et je disais que j'étais harkie.»

À 40 ans passés maintenant, Sarah sait qu'harki n'est pas une ethnie mais un statut administratif et militaire, celui des anciens supplétifs algériens de l'armée française durant le conflit qui a déchiré les deux pays. C'est d'ailleurs la définition que l'on trouve dans le Larousse: «N.m. Militaire servant dans une [formation militaire appelée] harka pendant la guerre d'Algérie [...]

Un statut n'a pas vocation à désigner quelqu'un d'autre que son porteur. Et près de soixante ans après la fin du conflit franco-algérien, les harkis s'éteignent lentement.

Pourtant, le qualificatif perdure pour désigner les générations suivantes, comme si une catégorie administrative pouvait se transmettre telle une réalité biologique. Une étrangeté confirmée par le Larousse, qui propose une deuxième définition: «Membre de la famille d'un harki ou descendant de harki.» Comme le résume Sarah en écho, «harki, c'est une deuxième peau, entre la France et l'Algérie».

Ce ressenti n'est pas isolé chez les descendant·es de harkis. Elle-même petite-fille de harki, l'écrivaine Alice Zeniter en a fait l'objet de son roman L'Art de perdre, retraçant sur trois générations le parcours identitaire d'une famille marquée par l'essence de ce mot. Un décompte générationnel rendu possible par un point de départ collectif: 1962.

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La construction d'une identité harkie ne peut pas s'envisager en dehors des enjeux politiques qui ont entouré cette communauté, dépassant le cadre individuel et familial du trauma migratoire pour l'inscrire dans une perspective collective.

L'exil des harkis ne fut pas choisi. D'un côté de la Méditerranée, ils ont fait l'objet d'un bannissement officiel, encore d'actualité aujourd'hui. Interdiction de remettre les pieds sur le sol qui les a vu naître et grandir. Mais le drame harki s'est surtout joué du côté de la France, qui s'est rendue coupable d'un abandon institutionnalisé de cette population qu'elle ne souhaitait aucunement intégrer à son sol, en n'organisant aucun transfert massif, laissant les harkis désarmés, sur place dans un pays où de sanglantes représailles les attendaient.

Quant à ceux qui ont réussi à rejoindre la France, leur arrivée reste associée à de bien tristes noms: Bias dans le Lot-et Garonne, Larzac-la-Cavalerie dans l'Aveyron ou encore le plus connu Risevaltes dans les Pyrénées. Les harkis ont été parqués de longues années avec leur famille dans des camps de transit aux conditions désastreuses (couvre-feu, baraquements insalubres, privation de la liberté de circuler, de l'accès aux soins, aux droits, à l'éducation…).

De ce vécu migratoire spécifique faisant d'eux des citoyens de seconde zone, les harkis et leurs enfants ont fait un sujet de revendication organisée et politisée (on estime à 700 le nombre d'associations liées à la cause harkie sur le territoire français, pour environ 400.000 descendant·es de harkis), afin d'accéder à une reconnaissance de la dette que la France a envers eux.


Des harkis manifestent devant le camp de Saint-Maurice-l'Ardoise (Gard), le 2 juin 1975. | AFP

Pour l'anthropologue Giulia Fabbiano, qui a longuement travaillé sur cette population et sa descendance, par ces mouvements de revendication,........

© Slate


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