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À voir au cinéma: «Les Rayons et les ombres», lumière d'une actrice, gouffres obscurs de la collaboration

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16.03.2026

À voir au cinéma: «Les Rayons et les ombres», lumière d'une actrice, gouffres obscurs de la collaboration

Jean-Michel Frodon – Édité par Émile Vaizand – 16 mars 2026 à 20h00

Mettant remarquablement en valeur son interprète féminine principale, Nastya Golubeva, le nouveau film de Xavier Giannoli jongle avec différentes manières d'évoquer la période de l'Occupation.

Temps de lecture: 6 minutes

Nul n'ignorera, au moment d'aller voir Les Rayons et les ombres, que celui-ci s'inspire très directement d'une histoire authentique. Celle du journaliste Jean Luchaire, pacifiste engagé durant l'entre-deux-guerres, devenu directeur d'un journal pronazi sous l'Occupation, et de sa fille Corinne, star montante du cinéma français à la fin des années 1930.

Une biographie consacrée à Jean Luchaire, parue en 2013 (Jean Luchaire – L'enfant perdu des années sombres, de Cédric Meletta), avait décrit les étapes d'une existence effectivement aux confins de la grande histoire et du romanesque, dont on s'étonne a posteriori que nul n'en ait fait plus tôt l'objet d'un film. Le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli raconte ce double parcours, celui du père et de la fille, mais du point de vue de Corinne Luchaire.

C'est-à-dire, dans le film, le point de vue incarné, à l'image et en voix off, par Nastya Golubeva. À elle seule, sa présence suffirait à faire du nouveau long-métrage du réalisateur d'Illusions perdues un film important. Il est rare qu'une très jeune actrice soit ainsi mise en lumière en ayant à jouer une telle diversité de situations et de comportements, où son talent irradie selon de multiples longueurs d'onde.

La pertinence de la présence de Nastya Golubeva est, entre autres, démultipliée par son emploi, dans le rôle d'une jeune comédienne aujourd'hui oubliée, qui fut un moment l'égale de Danielle Darrieux et de Micheline Presle, après avoir débuté dans Prison sans barreaux (1938), de Léonide Moguy. Celui-ci devient chez Xavier Giannoli l'incarnation du cinéma lui-même, de ce dispositif qui, en même temps qu'il peut se préoccuper des injustices et des malheurs du monde, sait voir et mettre en valeur la beauté singulière d'une personne, l'emmener au-delà d'elle-même.

Cette dimension court au long du film, mais en sourdine par rapport aux grandes thématiques mises en avant par le scénario et qui tournent autour du personnage du père et, du même mouvement, de l'interprétation de la tête d'affiche Jean Dujardin et de la manière dont le cinéaste français le filme.

Entre Corinne (Nastya Golubeva) et Jean Luchaire (Jean Dujardin), une relation où se mêlent affection profonde et goût de séduire, l'un l'autre et le reste du monde, goût du luxe, sentiment de la mort et égoïsme. | Gaumont

Une histoire de collaboration

Ce motif dramatique se développe autour d'une ligne de fuite maintenue par le scénario et par la mise en scène. Il s'agit d'avoir affaire à un parcours qui mène à ce qui a été, depuis huit décennies, une évidence non questionnée, non problématisée: un collabo est un salaud. Les Rayons et les ombres ne dit pas le contraire, mais ne cesse de distiller qu'une telle affirmation ne suffit pas. Ce qui était un énoncé simple est retravaillé de l'intérieur, par plusieurs voies.

L'une consiste –et c'est assez méconnu– à expliquer que la collaboration elle-même était loin de faire l'unanimité chez les Allemands. Jean Luchaire avait mené son action dans les années 1920 et 1930 avec un ami allemand, également progressiste et pacifiste, avant d'être attiré dans l'orbite nazie après 1933: Otto Abetz, devenu ambassadeur du Troisième Reich dans la France occupée.

Avec notamment le soutien de Jean Luchaire, Otto Abetz a été, en France, le promoteur d'une stratégie de collaboration combattue par les durs de Berlin, partisans d'une domination encore plus brutale, de pur assujettissement, plutôt que dans la perspective alors promue par certains d'un futur commun, européen, sous leadership allemand.

À ce nuancier politique exposé par le film s'ajoute la stratégie de réalisation de Xavier Giannoli, laquelle met en valeur ensemble Jean Luchaire et son interprète Jean Dujardin, dans le vertige compliqué de la description d'un personnage qui, salaud assurément, fut aussi flamboyant, séducteur, capable de gestes généreux et qui est joué par une star dont il faut maintenir le charme et la stature.

Lors d'une des nombreuses soirées mondaines à l'ambassade d'Allemagne, autour d'Otto Abetz (August Diehl, au centre) où Jean Luchaire faisait venir des personnalités du tout-Paris et des arts. | Capture d'écran Gaumont via YouTube

Rhétorique et politique

Aux confins de ces deux dispositifs relativistes, côté historique et côté mise en scène, s'en déploie un troisième, le plus important peut-être, qui concerne l'attention que le film consacre à la rhétorique. L'usage des mots et l'organisation des discours qui vont, à partir d'idées honorables, aider à accepter les renoncements, puis cautionner et finalement soutenir l'abjection, est peut-être le cœur de ce qu'active Les Rayons et les ombres, aussi en ce qu'il a de plus actuel.

Quand un parti, le Rassemblement national, héritier d'une formation fondée par des Waffen-SS (le Front national), est aux portes du pouvoir en France, quand l'antifascisme est devenu un repoussoir pour une grande partie de la classe politique et médiatique, quand l'Assemblée nationale observe une minute de silence en hommage à un néonazi, la question des «glissements» vers l'ordure n'a, elle, rien de rhétorique, ni de passéiste.

À ce titre, Les Rayons et les ombres est assurément un film politique, non pas au sens de son «message» (il n'y en a pas), mais au sens où il sollicite chez chaque spectateur et spectatrice de construire son propre jugement: vis-à-vis de Jean Luchaire, vis-à-vis de Corinne Luchaire, vis-à-vis du film lui-même.

Le très remarquable réquisitoire prononcé par le procureur incarné par Philippe Torreton, qui enverra Jean Luchaire devant un peloton d'exécution, énonce les enjeux politiques, éthiques et langagiers auxquels on a été confronté durant le déroulement du film. Celui-ci n'est pas un réquisitoire, plutôt une sorte de tribunal où toutes les parties ont la parole, mais dans un registre particulier, celui du spectacle cinématographique et non du droit, ni de la morale.

À la Libération, Jean Luchaire (Jean Dujardin) devant le tribunal pour répondre de ses actes. | Gaumont

Ce dispositif ambigu constitue le véritable nœud d'un film qui emprunte son titre à un recueil de poèmes de Victor Hugo, en citant un passage où l'écrivain romantique chante, en 1840, la présence, partout et chez chacun, d'une part d'ombre et d'une part de lumière –vingt-cinq ans plus tard, le proscrit de Guernesey dira bien autre chose. Et dans le contexte particulier du film, ce relativisme est lui-même un sujet d'interrogation, lorsque s'épaississent les menaces d'une montée du fascisme contemporain.

Et ce nœud est rendu plus puissant et retors à la fois du fait des multiples autres lignes narratives qui s'y entremêlent. Le rapport au cinéma, on l'a dit, y contribue, mais aussi et simultanément le rapport à la jouissance et à la mort. Xavier Giannoli, réalisateur très cinéphile, connaît et cite les grands précédents en la matière, dont Les Damnés, de Luchino Visconti (1969) et Salò ou les 120 Journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini (1975).

Avides de plaisirs et de prestige, Jean et Corinne Luchaire sont l'un et l'autre tuberculeux, maladie fatale à cette époque, qui pèse sur lui et elle personnellement, mais pas seulement. Le surgissement répété dans leur existence luxueuse et désinvolte des crachats sanglants, au détour d'un dîner de gala ou d'une fête orgiaque, entre aussi en résonance avec ce qui se développe dans les dernières années de l'Occupation, après la bataille de Stalingrad (1942-1943). S'abandonner à la surconsommation, à une débauche qui est assurément sexuelle, mais surtout matérielle et morale, n'est pas non plus sans échos contemporains.

Et là aussi, Xavier Giannoli joue simultanément le jeu du spectacle, tirant bénéfice de l'exhibition des corps et du déchaînement des affects et des outrances, tout en rappelant que cela mène à l'abîme. Autre corde raide que la réalisation fait vibrer différemment, le rapport père-fille est à la fois valorisé comme éloge légitime des liens familiaux, d'une exceptionnelle complicité affectueuse et connoté d'emprise et de relation incestueuse.

Dans les salons parisiens, les orgies crépusculaires à la veille de l'effondrement prévisible du «Reich de mille ans». | Capture d'écran Gaumont via YouTube

Brassant tous ces ingrédients avec un art consommé du récit, Les Rayons et les ombres est composé d'une série de va-et-vient dans le temps, tout au long de ses trois heures et quart. Cette circulation complexe, même si toujours lisible, entre les périodes est aussi une circulation entre les thèmes, les angles d'approche, les mises en valeur.

Et la capacité de Xavier Giannoli à jouer sur plusieurs tableaux avec une virtuosité de joueur de bonneteau fait simultanément la vigueur et l'aspect problématique du long-métrage, fresque ambitieuse et film discutable, au double sens du mot: à la fois suspect et appelant à débattre.

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