À voir au cinéma: «Justa», «Orwell: 2+2=5», «5 centimètres par seconde», exigences, vertiges et bienfaits de la traduction
À voir au cinéma: «Justa», «Orwell: 2 2=5», «5 centimètres par seconde», exigences, vertiges et bienfaits de la traduction
Jean-Michel Frodon – Édité par Émile Vaizand – 24 février 2026 à 19h55
Le poème tragique et incarné de Teresa Villaverde trouve comment traduire l'expérience de l'«après» d'une catastrophe naturelle. De son côté, Raoul Peck traduit au présent les prémonitions de «1984», quand Yoshiyuki Okuyama réussit la transposition d'un récit amoureux né sous forme de dessins.
Temps de lecture: 7 minutes
«Justa», de Teresa Villaverde
Elle dit: «Ma mère a fondu dans le bitume.» Elle a 10 ans, on ne sait pas alors qu'elle s'appelle Justa. Le film est commencé depuis plus d'une demi-heure pourtant et elle en est un des personnages.
Personnages? Figures plutôt, comme aussi le père de Justa, cet homme au visage terriblement brûlé, qui vient le soir lire avec elle des livres sur la faune sauvage. Comme la jeune femme, médecin psychiatre, qui accompagne les habitants de cette région, et le jeune homme aux pieds dévastés qui s'obstine à jouer au foot, ou la femme âgée dont on comprendra qu'elle a perdu et son mari et la vue.
Justa (Madalena Cunha) et son père Mariano (Ricardo Vidal): la lecture à propos de cette nature qui n'est pas une ennemie, même si la douleur extrême est venue par elle. | Épicentre Films
Cette région du Portugal est elle-même une grande blessée, une grande brûlée. Des mois auparavant, un terrible incendie l'a ravagée, comme cela se produit désormais tous les étés, dans ce pays et bien d'autres. Quand ça brûle particulièrement fort, ici ou là, en Europe ou en Amérique du Nord, on en parle aux infos. On voit des grandes flammes, la fumée noire envahit le ciel. Et après? Après, l'actualité sera ailleurs.
En creux, le film de la cinéaste portugaise Teresa Villaverde raconte aussi cette amnésie générale, cette ignorance collective envers un fait pourtant évident: les catastrophes dites «naturelles», même si on sait que les humains en sont en grande partie responsables (mais pas forcément les humains qui en sont victimes), ne sont pas que des événements ponctuels spectaculaires. Ce sont des tragédies au long cours.
Justa, Mariano, Lucia, Simão, Elsa et les autres en sont des incarnations, chacune et chacun à sa manière. Comme aussi ce vallon, ce tronc d'arbre que caresse la femme aveugle, ce cimetière contre lequel le garçon fait rebondir son ballon, ce ruisseau que la cinéaste filme comme elle filme les visages.
Justa n'est pas un documentaire, les scènes sont jouées, on le perçoit bien. Et pourtant, par leur attention sensible, leur assemblage qui suscite échos et imaginaire, ces scènes qui semblent d'abord disjointes témoignent. Elles témoignent d'une douleur, d'une nécessité parfois insurmontable à faire avec ce qui s'est abattu sur la vie de ces gens.
La beauté, la douceur, la qualité d'écoute avec laquelle Teresa Villaverde filme ces êtres chez qui, très différemment, un feu continue de brûler, une........
