Des romans pour mettre en lumière le survivalisme patriarcal |
Des romans pour mettre en lumière le survivalisme patriarcal
Jean-Marc Proust – Édité par Émile Vaizand – 14 mars 2026 à 9h00
Du roman insulaire utopique aux tragiques huis clos familiaux, l'enfermement a nourri de nombreux textes peu à peu soumis à une violence consubstantielle. La parution récente de deux romans (Laurine Roux, Stephene Gillieux), où elle s'exerce par le biais d'une figure paternelle tyrannique à l'encontre d'adolescentes, témoigne d'une approche nouvelle.
Temps de lecture: 4 minutes
Un confinement avant l'heure, une famille isolée au milieu de nulle part et un père qui pète les plombs. Aussitôt nous pensons à Shining, le terrifiant roman de Stephen King, porté à l'écran par Stanley Kubrick (1980). Le réalisateur américain avait probablement en mémoire L'Heure du loup (1968), film sauvage du cinéaste suédois Ingmar Bergman dans lequel Johan Borg (Max von Sydow) succombe lui aussi à la violence, qu'il couche minutieusement par écrit sous le regard affolé de sa compagne (Liv Ullmann).
Quelques années plus tard, en 1986, le réalisateur australien Peter Weir adaptera le roman de l'écrivain américain Paul Theroux, Mosquito Coast (1981), un autre exemple de tyrannie domestique. La fantaisie du père, inventeur génial et loufoque, devient peu à peu un piège angoissant et sans issue.
Le sujet de la violence conjugale n'est pas inédit. On en trouve de nombreux exemples dans la littérature comme dans l'étonnant –et faux– dialogue entre Léon et Sophie Tolstoï: La Sonate à Kreutzer et À qui la faute?, textes édifiants sur l'enfermement du mariage et la domination patriarcale sans limites. Plus récemment, Éric Reinhardt publiait L'Amour et les forêts (paru en 2014, adapté au cinéma en 2023), une décennie après qu'Emmanuel Carrère avait narré l'affaire Jean-Claude Romand, cet homme qui a dissimulé sa fausse et double vie avant de décimer sa famille, en optant pour un titre éclairant (L'Adversaire, 2000).
Dans la plupart des cas, l'enfermement physique ou intérieur entraîne irrémédiablement le passage à l'acte. Et la famille, soumise au bon vouloir du père, subit son glissement progressif vers une violence de moins en moins contrôlable.
Des thématiques contemporaines donnent une vigueur nouvelle à cette littérature. Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 est passé par là, durant lequel les violences conjugales et intrafamiliales ont explosé. Décliné en formes multiples, le survivalisme alimente des thèmes écologiques, mais nourrit aussi la pensée réactionnaire comme d'extrême droite.
Surtout, il s'inscrit aisément dans une atmosphère post-apocalyptique –comment ne pas songer ici à La Route (The Road, 2006), le texte haletant de l'écrivain américain Cormac McCarthy? Les ramifications multiples de ces thématiques se traduisent aussi par une politisation féministe du genre. Deux romans récents en témoignent.
Le Sanctuaire, roman de Laurine Roux (première parution en août 2020), narre la survie d'une famille dans un monde post-apocalyptique, isolée dans une montagne de bouleaux, où les oiseaux porteurs d'un virus aussi terrible qu'inidentifiable sont l'ennemi à abattre. Seulement le père seul a le droit de s'extraire de ce lieu clos: il s'absente quelques jours et revient avec des bidons d'essence. Et des informations toujours plus inquiétantes, qui confirment la nécessité de rester hors du monde.
Bricoleur (lui aussi…), il est capable de confectionner des armes ingénieuses sous le regard admiratif de ses filles. À celles-ci, il confie des tâches précises: couper du bois, chasser (à l'arc, l'imaginaire d'Hunger Games est passé par là), aller gratter du sel dans une mine proche, s'adonner à des exercices physiques qui ont tout du parcours du combattant. Ce faisant, il les valorise autant qu'il les contrôle.
L'émancipation de l'une d'elles, avec la découverte –macabre– de la sexualité, sonnera le glas de cette fausse tranquillité. L'arrivée des règles est un déclencheur. Le texte a été adapté en roman graphique (paru aux éditions Sarbacane en février 2026), par Jérôme Lavoine, qui met superbement en images ce cauchemar dans lequel le père est tour à tour drôle, bienveillant, cruel ou colérique: «Avec papa, c'est toujours comme ça. Chaud froid, chaud froid.»
Voir cette publication sur Instagram Une publication partagée par Editions Sarbacane (@editionssarbacane)
Une publication partagée par Editions Sarbacane (@editionssarbacane)
Ici tombent les filles, roman de Stephene Gillieux (Phébus, janvier 2026) aborde un thème similaire. Une famille se retrouve peu à peu cloîtrée par la volonté du père, qui entend la soustraire au monde pour mieux asseoir sa domination. La violence sourde culmine au moment où les filles commencent à «saigner entre les jambes». Là encore, l'arrivée des règles est un signal, celui d'une autre vie, où l'emprise s'étiolerait. Idée insupportable. Dans cette maison carcérale, il a construit un bunker où il peut doublement les enfermer.
Le patriarcat de père en fils
Entretenu de génération en génération, le rituel morbide échappe au regard de la société. À l'éloignement de la famille, répond un refus de voir du voisinage. Mais ici, la spatialité importe peu. C'est l'indifférence coupable qui est stigmatisée en creux, à l'exception de la lucidité tardive d'une enseignante.
Voir cette publication sur Instagram Une publication partagée par Éditions Phébus (@editionsphebus)
Une publication partagée par Éditions Phébus (@editionsphebus)
Stephene Gillieux met en scène la brutalité paternelle, mais amorce aussi sa transmission au fils qui, sous couvert de «tradition», sera appelé à perpétuer la sauvagerie masculine et le contrôle –ici absolu– du corps des femmes. Autant les enfants ont un prénom, autant le père est réduit à sa fonction patriarcale nommé «le père».
«La porte claque encore. Le père s'engouffre dans la salle, traînant à sa suite Dag. Tout va très vite. Mette s'efface sous la table. Le père vocifère et fend l'espace, l'aînée au bout de son poing. Dag rebondit contre les murs, reçoit sa pluie de coups dans les reins, les bras, les cuisses. Mais le père ne la laisse pas partir. Il agrippe ses cheveux et la tire à travers la pièce, puis sur le perron jusqu'à la trappe qui mène au bunker. Le père extirpe la clé de sa poche et la jette à Finn. — Ouvre, fils!»
La terrible possibilité d'une île
Longtemps la géographie du confinement fut une affaire d'hommes solidaires, de Robinson Crusoé (Daniel Defoe, 1719) à L'Île mystérieuse (Jules Verne, 1875). Dans un mode léger, Aurélie Valognes a capté cet imaginaire pour en faire une leçon de sororité (La Fugue, JC Lattès, mars 2025). Mais il s'agit d'une exception.
Car, progressivement, l'utopie insulaire a révélé son caractère carcéral, se révélant de moins en moins fructueuse et de plus en plus menaçante et sournoise. D'abord menace extérieure, la violence est désormais un péril intérieur, intrafamilial.
Aujourd'hui, Laurine Roux et Stephene Gillieux en montrent les conséquences délétères pour les femmes. Car il s'agit essentiellement de pérenniser le modèle patriarcal en le soustrayant au monde réel où il est menacé. Le survivalisme comme continuation du patriarcat par d'autres moyens: la naissance d'un nouveau genre?
Voir tous ses articles
Slate À la une Iran Donald Trump Monde Société Politique Économie Culture Tech & internet Médias Égalités Parents & enfants Boire & manger Sciences Santé Sports Séries Grands formats
korii. À la une Biz Tech Et Cætera
Slate Audio À la une Nos podcasts Nos productions audio
Nos productions audio
korii. est la verticale de Slate.fr dédiée aux nouvelles économies, aux nouvelles technologies, aux nouveaux usages et à leurs impacts sur nos existences.
Slate Audio est une plateforme d’écoute de podcasts natifs imaginée par Slate.fr.
Slate for Brands, c'est un ensemble de solutions de production et de médiatisation entièrement dédiées à répondre aux problématiques de communication de nos partenaires.