La guerre improvisée de Donald Trump en Iran aura des conséquences économiques durables

La guerre improvisée de Donald Trump en Iran aura des conséquences économiques durables

Gérard Horny – Édité par Émile Vaizand – 20 mars 2026 à 6h55

La hausse des prix du pétrole et du gaz affecte l'ensemble de l'économie mondiale et chaque jour de blocage du détroit d'Ormuz aggrave la situation. Quelle que soit l'issue du conflit, il ne devrait y avoir qu'un pays gagnant: la Russie.

Temps de lecture: 11 minutes

Mercredi 18 mars, l'attaque israélienne du gisement offshore de gaz naturel de South Pars, situé dans les eaux territoriales iraniennes du golfe Persique, puis la réplique de l'Iran, qui a frappé le complexe gazier de Ras Laffan au Qatar, ont provoqué un net regain de tension sur les marchés. Mais, jusque-là, après plus de deux semaines de guerre en Iran et Moyen-Orient, le plus surprenant était la relative sérénité avec laquelle ces événements ont été accueillis à travers le monde.

«Sites gaziers visés, nouvelle escalade dans la guerre de l'énergie», JT de 13 heures de France 2, jeudi 19 mars 2026.

Certes, le prix du baril de pétrole (brent) a grimpé à plus de 100 dollars et beaucoup de marchés boursiers ont perdu tout ce qu'ils avaient gagné depuis le début de l'année. Certes, le trafic maritime est resté fortement perturbé dans cette région et le trafic aérien connaît aussi des interruptions, mais tout se passe (ou se passait jusqu'à ce mercredi) dans les milieux économiques et financiers, comme si on faisait semblant de croire que cette situation de crise était passagère et qu'elle ne devrait pas se prolonger au-delà de quelques semaines. Certains jours, on a même vu les marchés boursiers reprendre le chemin de la hausse, alors que les prix du pétrole étaient eux aussi en hausse.

Choc pétrolier? Pas encore, mais...

Il est évident que la principale question est celle de la durée du conflit au Moyen-Orient. Pour l'instant, il est encore trop tôt pour parler de choc pétrolier. En 2025, la production a atteint 106,1 millions de barils par jour. Avec le blocage du détroit d'Ormuz, c'est la circulation de 20 millions de barils/jour de pétrole et de produits pétroliers qui est pratiquement arrêtée. Seuls quelques tankers destinés principalement à la Chine, à l'Inde ou au Pakistan ont pu passer le détroit avec l'assurance de ne pas être attaqués. Tandis que le port de Fujaïrah (Émirats arabes unis), situé sur le golfe d'Oman au sud du détroit d'Ormuz, est lui aussi touché et menacé.

Carte du détroit d'Ormuz. Resserré et peu profond, il relie le golfe Persique au golfe d'Oman et constitue un point de passage clé pour le commerce mondial de pétrole. | Sylvie Husson, Valentina Breschi, Omar Kamal, Nalini Lepetit-Chella / AFP

Faute de débouchés, les pays du Golfe réduisent ou arrêtent leur production. Toutefois, au cours du mois de mars, selon les estimations de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la production mondiale de brut ne devrait pas être réduite de plus de 8 millions de barils/jour, d'autres pays ayant rehaussé la leur. Au niveau mondial, les stocks étaient estimés en janvier 2026 à 8.210 millions de barils, soit leur plus haut niveau depuis février 2021. De plus, selon un accord intervenu le 11 mars entre les pays membres de l'AIE, 400 millions de barils vont être mis sur le marché dans les prochaines semaines. Il n'y a donc pas lieu de paniquer. Pour l'instant…

C'est d'autant plus vrai que l'administration Trump a décidé de suspendre une partie des sanctions américaines sur l'or noir russe, en autorisant la vente, jusqu'au 11 avril, de pétrole brut et de produits pétroliers russes chargés à bord de navires avant le 12 mars. Déjà, le 6 mars, les États-Unis avaient permis à l'Inde, dépendante à plus de 50% du pétrole acheminé par le détroit d'Ormuz, de reprendre ses achats de pétrole russe pour une durée d'un mois.

En raison de l'impact immédiat qu'a la hausse des prix du pétrole sur les prix des carburants, sujet hautement sensible dans l'opinion des pays consommateurs, on en oublierait presque le rôle majeur du gaz.

Avec le double impact d'une hausse des volumes vendus et de la hausse des prix du pétrole, cette guerre est une véritable aubaine pour la Russie de Vladimir Poutine. Le Kremlin peut ainsi compter sur des rentrées financières supplémentaires qui vont représenter plusieurs milliards de dollars. Donald Trump ne doit pas en être trop affecté, lui qui regrettait, le 3 mars sur son réseau Truth Social, que Joe Biden ait donné autant d'armes pour des centaines de milliards de dollars à l'Ukraine du président Volodymyr Zelensky, comparé pour l'occasion à Phineas Taylor Barnum, fondateur du cirque bien connu du même nom (question: est-ce que pour lui les civils et soldats ukrainiens morts sous les bombes russes sont des clowns?).

L'industrie des engrais s'inquiète

En raison de l'impact immédiat qu'a la hausse des prix du pétrole sur les prix des carburants, un sujet hautement sensible dans l'opinion des pays consommateurs, on en oublierait presque le rôle majeur du gaz. Il a été rapidement dit qu'à cette époque de l'année, ce n'était pas un problème pour nous, parce qu'on arrive à la fin de l'hiver et que l'on en a moins besoin pour se chauffer… Ce qui est exact, évidemment, mais il ne faudrait pas oublier que les distributeurs commencent normalement dès maintenant à reconstituer les stocks pour l'hiver prochain et que, surtout, le gaz est très utilisé en Europe comme source d'énergie pour produire de l'électricité et par un certain nombre d'industriels comme ceux du verre, de même qu'il est à la base de toute une industrie chimique, notamment celle des engrais.

Ainsi, selon les estimations, entre 30% et 50% de l'urée produite dans le monde passerait par le détroit d'Ormuz. Même si la France en importe peu directement d'Iran, elle en achète à d'autres producteurs qui dépendent du gaz produit dans cette région. Déjà, le prix des engrais explose et les agriculteurs commencent à beaucoup s'inquiéter pour leurs récoltes de 2027.

La dépendance de l'Europe aux hydrocarbures extérieurs est une des faiblesses bien connues du Vieux Continent. Selon les données fournies par Eurostat pour 2024, 57% de l'énergie disponible dans l'Union européenne (UE) est issue des importations et 43% de l'énergie produite par l'UE; le pétrole et les produits pétroliers représentent 67% de l'énergie importée et sont suivis du gaz naturel (24%) et des combustibles fossiles. Et parmi les énergies produites sur le sol de l'UE, les énergies renouvelables arrivent en tête, représentant 48% de la production totale d'énergie de l'UE, devançant nettement le nucléaire (28%) et les énergies fossiles (23%, tous types d'énergie fossile confondus).

D'une dépendance à la Russie à une dépendance aux États-Unis

La situation est moins défavorable pour la France qu'elle ne l'était en 2022, au moment du début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, parce que son parc nucléaire fonctionne de nouveau à plein régime et qu'elle a même la capacité d'exporter de l'électricité. Et d'une façon générale, en Europe, les énergies renouvelables ont beaucoup progressé: elles représentaient seulement 10% de la consommation finale d'énergie de l'UE, elles en représentent aujourd'hui un peu plus du quart.

Pour les énergies fossiles, la dépendance de l'Europe à l'égard du Moyen-Orient est relativement modeste. Toujours selon Eurostat, en 2024, l'Arabie saoudite était le troisième fournisseur de pétrole et produits pétroliers de l'UE, avec 8% du total, derrière les États-Unis (16%), la Norvège (12%) et le Kazakhstan (9%), devant le Royaume-Uni et la Libye (tous deux 6%). S'agissant du gaz naturel (gaz acheminé par gazoduc et gaz naturel liquéfié, GNL), la Norvège arrive en tête avec 30%, suivie par les États-Unis (17%), l'Algérie et la Russie toujours présente malgré un très net recul (14% chacune). Enfin, les combustibles fossiles solides (charbon) sont majoritairement fournis par l'Australie, à hauteur de 31%.

Au passage, on peut remarquer que l'Union européenne est passée d'une dépendance à la Russie pour le gaz naturel à une dépendance à l'égard des États-Unis. Cela est allé très vite: en quelques années, elle a pratiquement multiplié par quatre ses importations de GNL de ce pays. Et cela continue: au deuxième trimestre 2025, le quart de ses importations de gaz provenait des États-Unis et ce chiffre pourrait passer à 40% dès 2030 (80% si l'on considère le seul GNL).

La hausse des prix n'épargne personne

D'autres régions du monde dépendent beaucoup plus du pétrole et du gaz qui viennent du Moyen-Orient, notamment l'Asie. Le Japon et la Corée du Sud en importent la majorité, tandis que la Chine et l'Inde s'approvisionnent aussi auprès de la Russie. L'Inde, comme la Chine, parviennent cependant à négocier quelques passages de navires avec l'Iran: deux méthaniers y sont arrivés les 16 et 17 mars après avoir franchi le détroit d'Ormuz.

Mais la hausse des prix n'épargne personne. Les transports aérien et maritime sont doublement touchés, d'une part par la flambée des prix du carburant, d'autre part par le fait que certaines voies maritimes et aériennes sont fermées totalement ou partiellement, ce qui affecte le commerce, le tourisme international, etc.

Pour l'Europe, le coût est significatif. Ainsi que le rappelait Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, dans un discours prononcé le 11 mars devant le Parlement européen, «depuis le début du conflit, les prix du gaz ont augmenté de 50% et ceux du pétrole de 27%. Si vous traduisez ces chiffres en euros, dix jours de guerre ont déjà renchéri de 3 milliards d'euros les importations de combustibles fossiles pour les contribuables européens.»

Et la note s'est encore alourdie depuis. Au-delà de l'effet prix, il y a forcément un effet volume sur l'activité qui est encore difficilement chiffrable. Tout dépendra de la durée du conflit. Cela pourra être simplement d'un ou deux dixièmes de point de PIB (produit intérieur brut), avec des écarts selon les pays, mais cela pourrait atteindre des niveaux beaucoup plus importants.

Les banques centrales sur le qui-vive

Un choc international devant se traduire par des tensions sur les prix a forcément un impact sur les taux d'intérêt à long terme. À Paris, le taux à dix ans qui s'élevait à 3,21% à la veille des premiers bombardements sur l'Iran est monté jusqu'à 3,70% le 19 mars. Ces tensions sur les taux d'intérêt, si elles se poursuivent, peuvent avoir un impact sur l'activité. Elles peuvent par exemple compromettre le redressement amorcé dans l'immobilier, avec la détente progressive du coût du crédit. Elles peuvent compliquer la tâche des banques centrales, qui risquent de devoir faire un arbitrage entre deux préoccupations majeures: soutenir l'activité, ce qui supposerait une baisse de leurs taux directeurs, ou calmer la hausse des prix, ce qui supposerait au contraire une hausse des taux.

Face au risque d'inflation, la Banque de réserve d'Australie (la banque centrale du pays) a préféré prendre les devants et a relevé son taux directeur dès le 17 mars. Pour la Banque centrale européenne (BCE), le plus probable est que, dans les prochaines semaines, ce soit le statu quo qui l'emporte. C'est aussi le choix qu'a effectué, mercredi 18 mars, la Réserve fédérale des États-Unis (Fed), au grand désespoir de Donald Trump qui va encore tempêter contre son actuel président Jerome Powell, qui refuse depuis un an de céder à ses injonctions de baisse des taux.

Il faut dire que le président des États-Unis ne facilite pas la tâche de sa banque centrale. Depuis avril 2025, il s'est lancé dans une guerre des droits de douane qui va à l'encontre de son objectif: les tarifs douaniers plus élevés conduisent à une hausse des prix à la consommation et son «excursion» en Iran (pour employer ses propres termes) a le même résultat.

Économie américaine: des résultats peu brillants

Le prix moyen du gallon (environ 3,8 litres) d'essence ordinaire (regular) est monté en moyenne sur le territoire des États-Unis à 3,88 dollars le 19 mars, contre 2,93 dollars un mois plus tôt, soit une hausse de plus de 30% qui ne contribue pas à rendre cette guerre en Iran très populaire outre-Atlantique. Ce médiocre résultat arrive au moment où l'on apprend que l'économie américaine, loin de créer des emplois, en a supprimé 92.000 en février et que le taux de chômage est remonté de 4,3% en janvier à 4,4% le mois suivant.

Quant à la croissance du PIB états-unien au quatrième trimestre de l'année 2025, d'abord estimée à 1,4% en rythme annuel, elle se serait en fait établie à 0,7% seulement. Sur l'ensemble de l'année 2025, elle aurait été de 2,1%, contre 2,8% en 2024, dernière année de la présidence de Joe Biden. Pour l'homme qui promettait l'entrée dans un nouvel âge d'or, le moins que l'on puisse dire est que le résultat n'est pas très brillant.

Le locataire de la Maison-Blanche est d'autant plus embarrassé qu'il avait promis une guerre rapide et affirmé que la hausse des prix des carburants était un désagrément passager qui ne devait pas faire oublier l'essentiel: la mise hors d'état de nuire d'un régime qui menaçait gravement les États-Unis. Or, les enquêtes menées par la presse américaine et les propos tenus par Joe Kent, l'ancien directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme américain, après sa démission le 17 mars, viennent renforcer la population états-unienne dans son hostilité à ce conflit.

After much reflection, I have decided to resign from my position as Director of the National Counterterrorism Center, effective today.I cannot in good conscience support the ongoing war in Iran. Iran posed no imminent threat to our nation, and it is clear that we started this… pic.twitter.com/prtu86DpEr— Joe Kent (@joekent16jan19) March 17, 2026

After much reflection, I have decided to resign from my position as Director of the National Counterterrorism Center, effective today.I cannot in good conscience support the ongoing war in Iran. Iran posed no imminent threat to our nation, and it is clear that we started this… pic.twitter.com/prtu86DpEr

D'abord, il se confirme que l'Iran n'était pas en mesure de menacer directement les États-Unis par leurs missiles, que le président républicain s'est laissé embarquer dans cette «excursion» par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et qu'il a négligé les avertissements sur le risque d'une extension du conflit à tout le golfe Persique.

Quelle issue à la crise?

Ce dernier point est absolument stupéfiant: Donald Trump a-t-il vraiment cru un instant qu'il pouvait bombarder l'Iran sans qu'il n'y ait des réactions et sans que le détroit d'Ormuz ne soit bloqué? Ou bien cela est vrai et cela renforce les doutes que l'on pouvait avoir sur ses capacités intellectuelles et sa santé mentale; ou bien il a pris le risque en connaissance de cause, sans se soucier des conséquences que cela pourrait avoir pour le reste du monde, y compris pour les pays alliés et amis, qu'il n'a pas jugé bon de consulter ni même de prévenir. Dans tous les cas, une chose est certaine: aucun pays ne va avoir envie de l'aider à sortir du guêpier dans lequel il s'est mis.

De l'avis général, il est probable qu'il va essayer de s'en sortir le plus vite possible, quitte à présenter des résultats modestes comme une grande victoire. Somme toute, son allié israélien a déjà obtenu une grande partie des résultats escomptés: un affaiblissement réel de l'économie et de l'armée iraniennes, ainsi qu'une destruction d'une partie du Liban. Benyamin Netanyahou, pour des raisons personnelles qui n'ont rien à voir avec les intérêts de son pays ou le souci de libérer la population iranienne d'une dictature sanglante, souhaiterait certainement prolonger l'état de guerre qui lui réussit dans les sondages, mais son puissant allié a les moyens de lui tordre le bras.

On peut donc encore espérer une fin relativement rapide de ce conflit qui embarrasse bien celui qui l'a déclenché. Mais ce n'est pas acquis et plusieurs conclusions s'imposent dès maintenant. D'abord, il est manifeste que l'horizon s'est encore obscurci. Même si ce conflit s'arrête dans les prochaines semaines, le Moyen-Orient ne connaîtra pas la paix avant longtemps. La paix ne s'impose pas par la force seule et les risques pesant sur l'approvisionnement en pétrole et en gaz vont demeurer.

Face à ce risque, il serait déraisonnable, sans même se soucier des questions environnementales de ne pas accélérer le passage à la voiture électrique et aux énergies renouvelables. Selon les estimations, le parc actuel de voitures électriques aurait permis d'éviter la consommation de 1,7 million de barils de pétrole par jour en 2025 au niveau mondial, voire de 2,3 millions de barils/jour. Toutes celles et ceux qui se disent soucieux de la souveraineté nationale seraient bien avisés d'y réfléchir.

Enfin, il faut se résigner à l'idée que Donald Trump doit, en théorie, rester encore près de trois ans à la Maison-Blanche. Pour les économistes qui ont la responsabilité d'établir des prévisions, cette période risque d'être longue et compliquée.

Voir tous ses articles

Slate À la une Iran Donald Trump Monde Société Politique Économie Culture Tech & internet Médias Égalités Parents & enfants Boire & manger Sciences Santé Sports Séries Grands formats

korii. À la une Biz Tech Et Cætera

Slate Audio À la une Nos podcasts Nos productions audio

Nos productions audio

korii. est la verticale de Slate.fr dédiée aux nouvelles économies, aux nouvelles technologies, aux nouveaux usages et à leurs impacts sur nos existences.

Slate Audio est une plateforme d’écoute de podcasts natifs imaginée par Slate.fr.

Slate for Brands, c'est un ensemble de solutions de production et de médiatisation entièrement dédiées à répondre aux problématiques de communication de nos partenaires.


© Slate