Nous sommes la seule espèce avec un menton, et on ne sait même pas à quoi il sert |
Nous sommes la seule espèce avec un menton, et on ne sait même pas à quoi il sert
François Montcorbier – 16 février 2026 à 20h55
Les chercheurs ont montré que cette excroissance osseuse, absente chez tous les autres primates, n'aurait pas été façonnée par la sélection naturelle pour améliorer la survie.
Temps de lecture: 2 minutes - Repéré sur IFL Science
Le menton est un attribut discret mais capital de notre visage. Si on n'y fait pas forcément attention de prime abord, son absence est vite remarquée, tout comme son arrondi exagéré –en galoche. Mais derrière ce détail esthétique se cache un paradoxe évolutif: nous sommes la seule espèce à en avoir un… et il ne servirait à rien. Aucun autre animal sur Terre ne présente cette petite excroissance osseuse au bas du visage et d'après une nouvelle étude, relayée par IFL Science, ce n'est pas parce que le menton nous aurait particulièrement aidé à survivre.
Les auteurs montrent en effet que les mentons ne remplissent aucune fonction évidente chez l'être humain. Pas de rôle décisif pour mâcher, aucune aide pour parler et peu d'utilité pour séduire. Ils seraient le produit d'un simple «problème de conception»: au fil de notre évolution, la forme du crâne et de la mâchoire a changé, laissant un espace vide qu'il a fallu combler par un morceau d'os superflu.
«Le menton s'est développé en grande partie par accident et non par sélection directe, mais comme un sous-produit évolutif résultant de la sélection directe sur d'autres parties du crâne», explique l'anthropologue Noreen von Cramon‑Taubadel, professeure à l'Université de Buffalo, dans un communiqué. Le menton serait ce qu'on appelle une «trompe», un sous-produit de l'évolution sans réelle utilité.
Ce constat est d'autant plus étonnant que notre espèce est une exception absolue. Homo sapiens est le premier, et à ce jour le seul primate, à posséder un véritable menton: ni les Néandertaliens, ni les Denisoviens, ni les grands singes actuels n'affichent cette proéminence osseuse. Longtemps, les chercheurs ont cherché à lui attribuer une fonction précise, sans parvenir à un consensus solide.
Pour y voir plus clair, Noreen von Cramon‑Taubadel et ses collègues ont réalisé une analyse évolutionniste de la morphologie du crâne et du visage chez les hominidés. Leur objectif: distinguer les traits façonnés directement par la sélection naturelle de ceux qui n'en portent pas la marque. Ils montrent que le menton est apparu à mesure que l'angle de notre crâne se modifiait pour accueillir un cerveau plus volumineux, tandis que la partie inférieure du visage se réduisait, notamment en raison de la diminution de la taille des dents.
Aucun signe clair de sélection naturelle
Ces transformations sont liées à des changements majeurs dans l'histoire de notre lignée, en particulier l'acquisition de la bipédie –la marche debout sur deux jambes– puis le développement d'un Homo sapiens au squelette plus gracile et au cerveau très développé. En réorganisant la tête pour optimiser la posture et protéger un encéphale toujours plus gros, l'évolution a modifié l'angle de la mâchoire. Résultat collatéral: la formation d'une zone proéminente au bas de l'os, notre fameux menton.
Pour tester l'idée que ce menton est bien une «trompe», les chercheurs ont ensuite appliqué la même grille d'analyse à différentes caractéristiques de la région mentonnière elle‑même. Là encore, la plupart des traits mesurés ne montrent aucun signal clair de sélection naturelle. En clair, difficile de démontrer que le menton aurait été choisi par l'évolution parce qu'il apportait un avantage particulier à celles et ceux qui en avaient un plus marqué.
«Ce n'est pas parce que nous avons une caractéristique unique, comme le menton, qu'elle a été façonnée par la sélection naturelle pour améliorer la capacité de survie d'un animal, par exemple, un renfort pour la mâchoire inférieure afin d'aider à dissiper les forces de mastication, souligne Noreen von Cramon-Taubadel. Le menton est probablement un sous-produit et non une adaptation.» Autrement dit, ce n'est pas un gadget fonctionnel perfectionné par la sélection, mais la conséquence indirecte de pressions évolutives qui s'exerçaient ailleurs –sur le cerveau, la posture, la dentition.
Cela ne veut pas dire pour autant que le menton n'a aucune histoire à raconter. Il rappelle que l'évolution est moins un ingénieur en contrôle qu'un bricoleur faisant avec les moyens du bord. En remodelant notre crâne pour nous rendre plus intelligents, plus bipèdes, plus modernes, la sélection naturelle a laissé derrière elle ce petit surplus osseux au bas du visage. Le menton ne nous protège pas spécialement, ne nous rend pas plus forts, mais il est la signature discrète de tout ce qui a changé dans notre tête.
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