Pourquoi les États-Unis en veulent-ils autant, et depuis si longtemps, à Cuba?
Pourquoi les États-Unis en veulent-ils autant, et depuis si longtemps, à Cuba?
Ernest Ginot – Édité par Thomas Messias – 23 février 2026 à 6h55
[L'Explication #258] Une histoire d'anti-impérialisme, de «Troisième guerre mondiale» esquivée d'un cheveu et de dirigeants bornés.
Temps de lecture: 5 minutes
Cuba est exsangue. Une crise économique et sociale plonge l'île dans une situation insoutenable, avec, pour ne citer que ça, une grave pénurie de kérosène, des coupures de courant massives, une inflation à 15% et l'effondrement du système de gestion des déchets. La population cubaine est prise en étau entre un gouvernement autoritaire et la stratégie géopolitique américaine, qui cible avec fermeté et depuis des décennies ce bout de terre des Caraïbes.
Si le président Donald Trump, dans son ambition de faire plier Cuba après avoir renversé le pouvoir au Venezuela, a accentué encore un peu plus la pression sur l'île en menaçant d'imposer un tarif sur tous les biens provenant de pays qui lui vendent ou fournissent du pétrole, cette stratégie ne date pas d'hier. Mais pourquoi les États-Unis en veulent-ils autant, et depuis aussi longtemps, à Cuba?
Ancien ami, nouvel ennemi
Dans l'histoire, les relations entre Washington et Cuba n'ont pas toujours été aussi conflictuelles. En 1898, les États-Unis interviennent même dans la guerre d'indépendance du pays, qui tente alors de se libérer du joug espagnol, premier colonisateur depuis l'arrivée de Christophe Colomb à la fin du XVe siècle. L'indépendance est acquise… du moins, en théorie. En vérité, les États-Unis, une fois débarrassés des Espagnols, en profitent pour imposer une forte influence sur l'île.
Au début du XXe siècle, Cuba est un quasi-protectorat des États-Unis. Washington a la mainmise sur son économie, sa politique, notamment dans les années 1950, où un dictateur, Fulgencio Batista, dirige d'une main de fer le pays avec l'aval de l'Oncle Sam. Jusqu'ici, tout va bien pour les États-Unis, qui profitent des richesses du pays… avant que tout bascule.
En 1959, une révolution communiste, portée par un élan nationaliste, bouleverse tout, amorçant le début de l'animosité historique entre les États-Unis et Cuba. Un certain Fidel Castro renverse Batista et lance la rupture. Réforme agraire, nationalisation des entreprises étrangères (notamment américaines), idées communistes: les réformes et l'idéologie de la révolution castriste ne plaisent pas, mais alors pas du tout, à Washington.
Et que font les États-Unis quand ils ne sont pas contents du pouvoir en place? Ils tentent de le renverser (une fâcheuse habitude démocratisée en Amérique latine au XXe siècle). Sauf que tout capote. En avril 1961, des exilés cubains entraînés par la CIA débarquent dans la célèbre baie des Cochons, mais se font rejeter à la mer. L'échec de l'opération est une humiliation pour les États-Unis, d'autant qu'elle pousse encore plus l'île à se rapprocher de son ennemi juré: l'URSS. Et là, ça plaît encore moins à l'Oncle Sam, qui va se fâcher tout rouge.
Menace stratégique et idéologique
En février 1962, la politique américaine envers l'île évolue: l'invasion militaire ayant échoué, les USA troquent leur tentative d'intervention armée contre… un blocus économique. Washington décrète un embargo économique et financier contre Cuba: tout commerce entre les deux pays est interrompu. Si l'un des objectifs est de faire plier le régime et de le forcer à rompre avec l'Union soviétique, la décision provoque l'effet inverse. En octobre 1962, des missiles nucléaires soviétiques sont installés à Cuba: le monde frôle la «Troisième Guerre mondiale».
Si Moscou retire finalement ses missiles en échange d'une promesse américaine de ne pas envahir Cuba, la méfiance des États-Unis envers cette île est à son paroxysme –marquant les esprits et la politique américaine pour des décennies.
C'est bien beau tout ça, mais ça ne répond pas vraiment à la question initiale: pourquoi tant de haine envers ce petit bout d'île? Avec la révolution castriste puis la crise des missiles, Cuba est en fait perçue comme la menace ultime, à plusieurs niveaux.
Avec l'effondrement de l'URSS en 1991, on aurait pu penser que Cuba, privée de son principal soutien économique, allait finir par craquer.
Géographiquement, Cuba n'est située qu'à 150 petits kilomètres des côtes de la Floride. Un Paris-Reims. Avoir un ennemi aussi proche, c'est une chose. Mais ce n'est pas n'importe quel ennemi: c'est un ennemi communiste, relais des Soviétiques, principal rival américain à une époque marquée par la guerre froide. Cuba est donc, pour les États-Unis, une menace stratégique, un point d'ancrage militaire pour Moscou, mais aussi une menace idéologique.
Le communisme est la bête noire d'une Amérique basée sur le libéralisme; le capitalisme américain est profondément marqué par le maccarthysme. S'ajoute le fait que le régime cubain tente d'exporter la révolution en soutenant des guérillas en Amérique latine. Là encore, ce n'est pas du goût de Washington, qui appuie plusieurs dictatures anticommunistes dans la région. Cuba rassemble donc tout ce que détestent les États-Unis: une sorte de gros caillou avec un chapeau rouge dans sa chaussure. Une figure de l'anti-impérialisme américain, à une poignée de kilomètres de ses côtes.
Avec l'effondrement de l'URSS en 1991, on aurait pu penser que Cuba, privée de son principal soutien économique, allait finir par craquer. Biiiiiip: mauvaise réponse. C'est même tout l'inverse. Le communisme cubain survit, Fidel Castro ne bouge pas d'un poil et durcit son régime pour se maintenir au pouvoir. Il se tourne aussi vers de nouveaux alliés, comme le Venezuela d'Hugo Chávez, qui lui fournit du pétrole pour maintenir à flot une économie en péril.
Les États-Unis, eux aussi, renforcent un peu plus leur pression. Plusieurs lois accentuent l'embargo, impulsé notamment par la diaspora cubaine aux États-Unis, installée notamment en Floride et qui, devenue électrice américaine, pousse pour continuer la ligne dure contre le régime communiste, expliquent des journalistes du Nouvel Obs dans une vidéo sur le sujet.
C'est un affrontement historique, qui se nourrit à la fois de la mémoire, de l'idéologie… et d'un Trump 2.0, plus interventionniste et imprévisible que sa version 1.
Un court dégel aura lieu sous la présidence de Barack Obama, qui ira même jusqu'à rétablir les relations diplomatiques avec La Havane en 2015,........
