Ce chercheur a mis au point une «bière-vaccin» qu'il a lui-même bue... pour la science

Ce chercheur a mis au point une «bière-vaccin» qu'il a lui-même bue... pour la science

Clément Poursain – 17 février 2026 à 12h00

L'initiative d'un virologue visant à utiliser des levures de brasserie comme vecteur vaccinal relance les discussions sur les limites éthiques de la recherche.

Temps de lecture: 3 minutes - Repéré sur Smithsonian Magazine

Un virologue américain a mis au point une «bière-vaccin» contre un virus potentiellement dangereux… et l'a testée sur lui-même. L'expérience, audacieuse et très limite sur le plan éthique, semble avoir déclenché une réponse immunitaire, sans qu'on sache encore si elle protège réellement de la maladie.

Christopher Buck, spécialiste des polyomavirus au National Cancer Institute, travaille depuis des années sur un vaccin contre le Betapolyomavirus hominis –anciennement virus BK– impliqué dans certaines maladies rénales, vésicales, cérébrales et cardiovasculaires, notamment chez les patients transplantés. En décembre, il a décidé de franchir une étape supplémentaire en transformant ses recherches en une expérience de brasserie scientifique: une bière brassée avec des levures génétiquement modifiées capables de déclencher une réponse immunitaire.

Le principe est aussi simple en théorie qu'il est sophistiqué en pratique: utiliser des levures vivantes –les mêmes qui font fermenter la bière– comme un vecteur de vaccin comestible. Christopher Buck a modifié la levure de brasserie pour qu'elle produise des particules vides qui imitent la surface du virus, à partir d'une protéine de son enveloppe; ces pseudo-particules, non infectieuses, servent de signal d'alarme au système immunitaire, résume un article du Smithsonian Magazine.

Avant de s'en servir comme «apéritif thérapeutique», l'équipe avait déjà testé ce dispositif chez la souris: des animaux nourris avec des levures vivantes produisant ces particules virales avaient développé des anticorps dirigés contre le Betapolyomavirus hominis. L'hypothèse des chercheurs est que les levures protègent les protéines virales de l'acidité de l'estomac, leur permettant d'atteindre l'intestin, où les cellules immunitaires apprennent à les reconnaître.

Fort de ces résultats, Christopher Buck a décidé de tester sa petite préparation… sur lui-même. Brasseur amateur depuis une trentaine d'années, il a préparé dans sa propre cuisine une bière contenant ces levures modifiées, qu'il décrit comme l'un des meilleurs brassins de sa carrière. En mai 2025, il a bu une pinte par jour pendant cinq jours, puis a répété ce protocole de cinq jours à deux reprises, à sept semaines d'intervalle, comme des rappels de vaccin.

N'importe qui peut cuisiner

À chaque étape, le virologue s'est prélevé quelques gouttes de sang pour mesurer l'apparition d'anticorps. Les analyses montrent une augmentation claire de ceux dirigés contre deux sous-types du virus ciblé –les mêmes que ceux soupçonnés d'être impliqués dans certains cancers de la vessie– tandis que ses anticorps préexistants contre un autre sous-type restent stables. Dans un article déposé sur la plateforme de prépublications Zenodo, Christopher Buck et son frère, également impliqué dans l'expérience, affirment n'avoir constaté aucun effet indésirable notable.

Sur le plan institutionnel, la manœuvre ressemble toutefois à un contournement en règle des garde-fous habituels. Un comité d'éthique des National Institutes of Health (NIH) avait interdit au scientifique de devenir un cobaye de sa propre expérience; Christopher Buck avait alors créé une petite organisation à but non lucratif, Gusteau Research Corporation –clin d'œil à Auguste Gusteau, le chef du film Ratatouille dont la devise est «N'importe qui peut cuisiner»–, afin de mener l'expérience comme un simple citoyen, en dehors du périmètre des NIH. Une manœuvre de filou.

Sans surprise, cette «bière-vaccin» fait grincer des dents dans la communauté scientifique. Le virologue Michael Imperiale, de l'Université du Michigan, souligne que l'expérience repose sur un échantillon minuscule et que les effets secondaires possibles n'ont pas été définis ni systématiquement recherchés. Le bioéthicien Arthur Caplan, de l'Université de New York, s'inquiète, lui, d'un effet contre-productif sur la confiance dans les vaccins: cette approche artisanale pourrait nourrir l'idée dangereuse que l'immunisation est un bricolage individuel plutôt qu'un processus collectif rigoureusement encadré.

Christopher Buck défend une vision plus optimiste des vaccins comestibles. Dans ses textes et vidéos publiés en ligne, il insiste sur l'intérêt potentiel de vaccins «aliments» faciles à produire, peu coûteux, indolores et potentiellement plus acceptables pour des publics réfractaires aux injections. La bière n'est d'ailleurs, selon lui, qu'un support parmi d'autres: tout aliment intégrant des levures vivantes modifiées pourrait en théorie servir de vecteur, comme du pain par exemple.

Pour l'instant, la «bière-vaccin» ne prouve qu'une chose: il est possible, chez au moins une personne, de déclencher une réponse immunitaire mesurable en buvant une boisson fermentée avec des levures vaccinantes. Mais les auteurs eux-mêmes reconnaissent que de très nombreux tests de sécurité et d'efficacité restent nécessaires avant d'imaginer transformer cette provocation de laboratoire en véritable produit de santé, qu'il s'agisse de cibler le Betapolyomavirus hominis, la grippe, le Covid-19 ou d'autres infections qu'ils disent déjà avoir en ligne de mire.

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