Marchandages, refus ignorés, désirs imposés: le «viol ordinaire» est un phénomène massif |
Marchandages, refus ignorés, désirs imposés: le «viol ordinaire» est un phénomène massif
Alexane Guérin – 4 avril 2026 à 9h00
Dans son essai «Le viol ordinaire», la chercheuse Alexane Guérin tente de rendre plus visible cet acte sexuel forcé, «dont les circonstances révèlent des zones grises où les contraintes sont subtiles». Avec une problématique centrale autour du consentement.
Temps de lecture: 6 minutes
Introduction – Où commence le viol
Dans une performance intitulée Ceci n'est pas un viol, l'artiste Emma Sulkowicz reconstitue une scène de viol très proche de celui qu'elle a subi trois ans auparavant. La scène dure huit minutes et est filmée par quatre caméras aux coins de la pièce1 - Dans une note explicative en dessous de la vidéo, Emma Sulkowicz écrit: «Tout ce qui figure dans cette vidéo est consenti mais ressemble à un viol. Ce n'est pas une reconstitution, mais cela pourrait y ressembler.» 1.
Dans la scène, Emma et un homme entrent dans sa chambre universitaire à 2 heures du matin. Ils s'embrassent. Ils rient. Ils se déshabillent. Ils commencent un rapport sexuel avec désir et enthousiasme.Puis quelque chose bascule.
La première fois que je regarde cette vidéo, le seuil de basculement me paraît très net: le rapport consenti devient rapport contraint à la seconde précise où Emma dit «stop», à 3 min 07. Tout semble évident: c'est là que le consentement s'arrête. Mais en la visionnant de nouveau, je ne suis plus si certaine. Avant qu'elle dise «stop», quelque chose se dégrade déjà. Je perçois des signes de brutalité, comme si la violence montait crescendo: un geste qui saisit trop fort, une accélération qu'elle ne suit pas, un changement presque imperceptible dans la tension de son corps. Comme si, en amont, avant toute mise en mots, le refus s'exprimait dans le langage non verbal. Comme si l'on pouvait voir un viol en train d'advenir… sans savoir exactement quand il commence.
On croit souvent qu'il suffirait d'avoir des images, des preuves visuelles, pour juger d'une scène de violence sexuelle.
Alors la question surgit: à partir de quel geste un rapport sexuel bascule-t-il dans la contrainte? Autrement dit: où commence le viol dans cette scène?Quand elle détourne le visage? Quand il accélère et qu'elle semble avoir mal? Quand il retire le préservatif sans prévenir? Quand il lui plaque les mains sur le matelas? Quand elle prononce «stop»? Quand elle commence à pleurer? Ou quand il ne s'arrête pas?
On croit souvent qu'il suffirait d'avoir des images, des preuves visuelles, pour juger d'une scène de violence sexuelle. La performance Ceci n'est pas un viol montre exactement l'inverse. Le titre fait référence à La Trahison des images de Magritte: ce que l'on y voit ne nous donne jamais accès à la «réalité», mais seulement à ce que nous pensons reconnaître.
La Trahison des images (1928-1929), huile sur toile de René Magritte qui représente une pipe, accompagnée de la légende «Ceci n'est pas une pipe». | Caterpillar84 / Wikimedia Commons
La question posée par l'œuvre est simple et radicale: à quel moment l'image trahit-elle la réalité et nous dupe-t-elle? À quel point nous renvoie-t-elle à notre propre absence de repères?
On peut regarder la scène vingt fois, s'arrêter image par image, ce que nous «voyons» dépend toujours des idées que nous avons de la sexualité, du désir, du consentement, de la violence. Ce que révèle cette performance, c'est notre désarroi face aux «viols ordinaires»: ces actes sexuels contraints qui ont lieu dans l'intimité, avec quelqu'un que l'on connaît, qu'on aime parfois, qu'on désire. Des viols où les frontières ne sont pas tracées par des lignes épaisses, mais où tout se brouille: le désir, la peur, le silence, les pressions. C'est dans ces interstices –ces nuances, ces hésitations, ces seuils– que se jouent les viols ordinaires.
Réalités du viol ordinaire
Pour rendre visible ce phénomène et pouvoir s'en saisir, je propose de le conceptualiser. Je le nomme «viol ordinaire»2 - L'expression «viol ordinaire» est utilisée par l'autrice québécoise Janette Bertrand dans son roman éponyme paru en 2020. Elle y explore les relations sexuelles non consenties au sein des couples (Québec, Éditions Libre Expression). Dans «La chair est triste hélas», l'autrice Ovidie raconte le premier viol qu'elle a subi en parlant de «bon vieux viol ordinaire» (Paris, Julliard, 2023, p. 75). 2 et je le définis comme un acte sexuel contraint inscrit dans le quotidien (une soirée festive, un après-midi calme), l'intimité (une chambre, un canapé, un lieu clos), la proximité (un date, un amoureux, un ami). Par ces trois caractéristiques, le scénario de viol ordinaire s'oppose frontalement à celui qui domine notre imaginaire collectif ou «vrai viol»3 - Voir Susan Estrich, «Real Rape», Cambridge, Harvard University Press, 1987. 3: commis dans une ruelle sombre, par un inconnu armé, usant de violence physique, sur une femme finalement laissée pour morte.
À rebours de ces stéréotypes, les viols ordinaires prennent place dans un lieu familier, à un moment banal qui n'annonce aucun danger ni aucune menace: un rendez-vous amoureux, un après-midi entre colocataires, une fête entre collègues. Ce moment paraît d'autant plus sûr qu'on le passe avec quelqu'un de confiance, dont on ne se méfie pas et avec lequel une certaine intimité –potentielle ou réelle– existe déjà. L'«ordinaire» renvoie ainsi à une forme de vie commune4 - Sandra Laugier, «Retour à la vie ordinaire», Introduction, «Raison publique», n°18, 2014. 4, partagée par celle qui subit et celui qui commet le viol.
Le viol ordinaire interroge la notion de consentement dans le sillage du mouvement #MeToo, en mettant en lumière les contraintes qui pèsent sur les femmes dans leur vie et les tactiques qu'elles déploient au quotidien pour éviter d'être forcées.
Ainsi, le viol ordinaire révèle que notre intimité relationnelle et sexuelle est traversée de rapports de force, même avec quelqu'un que l'on considère comme son égal. Il advient souvent par glissements et par surprise: ce qui semblait d'abord anodin ou consensuel se déplace peu à peu, jusqu'à produire une situation où l'on se retrouve prise au piège. Le concept de viol ordinaire résout le paradoxe suivant: être violée par un homme qui n'est pas un violeur –ou plutôt que l'on ne reconnaît pas comme tel. Ces hommes, nous les côtoyons tous les jours: ce sont nos amis, nos amoureux, nos parents, nos voisins, nos collègues.
Les circonstances ordinaires du viol révèlent des zones grises où les contraintes sont subtiles (contrairement au scénario du «vrai viol»): pressions, marchandages, refus ignorés, désirs imposés. Ces zones grises posent une question centrale: que signifie réellement consentir? Loin de se résumer à un «oui», à un «non», ou d'être «un choix libre et éclairé», le consentement est dans les faits souvent arraché, négocié ou produit sous pression, dans des situations où refuser frontalement a un coût social et affectif. Le viol ordinaire interroge la notion de consentement dans le sillage du mouvement #MeToo5 - Et dans le sillage des travaux récents réalisés sur le sujet, comme ceux de Manon Garcia: «La Conversation des sexes – Philosophie du consentement», Paris, Flammarion, 2021. 5, en mettant en lumière les contraintes qui pèsent sur les femmes dans leur vie sociale et sexuelle, et les tactiques qu'elles déploient au quotidien pour éviter d'être forcées.
Le concept de viol ordinaire met en lumière une réalité jusque-là occultée qui transforme notre vision du viol: il s'agit d'un phénomène massif. On sait désormais, statistiques à l'appui, que ces scénarios décrivent la réalité des viols. Dans 91% des cas, le violeur est un homme de notre entourage: c'est un ami, un voisin, un ex, un collègue, un partenaire sexuel6 - Sophie Auconie et Marie-Pierre Rixain, «Rapport d'information déposé par la délégation de l'Assemblée nationale aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes sur le viol», n°721, 2018. 6. Ce sont des hommes intégrés socialement, loin d'être des «monstres» auxquels la figure du violeur est assimilée.
Dans 70% des cas, la victime ne se débat pas, elle est sidérée: loin de l'image d'une lutte à mort, la plupart des viols sont commis sans violence physique7 - Rapport d'enquête «Cadre de vie et sécurité» (CVS), Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, édition 2017. 7. Dans la majorité des cas, on n'est pas violée dehors, dans un endroit isolé, mais dans l'espace privé: près de 80% des viols sont commis au domicile de la victime ou de quelqu'un d'autre8 - Rapport d'enquête «Cadre de vie et sécurité» (CVS), Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) et Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), édition 2019. 8. Les viols ne constituent pas un phénomène marginal, mais relèvent au contraire d'un problème social massif: 94.000 femmes sont violées chaque année en France, ce qui correspond à un viol commis toutes les 2 minutes 309 - Rapport d'enquête «Vécu et ressenti en matière de sécurité» (VRS), Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, édition 2022. 9.
Ces violences structurent littéralement nos relations sociales et sexuelles: ce sont des injustices structurelles10 - Marie Chartron, «Penser les violences sexuelles», Paris, La Découverte, 2025. 10 et le concept de viol ordinaire permet de les décrire concrètement, de les donner à voir et à comprendre en entrant dans les témoignages. Ce que ces statistiques démontrent, c'est qu'il n'est nul besoin de circonstances exceptionnelles et monstrueuses pour qu'une femme fasse l'expérience du viol au cours de sa vie: les viols sont bien plus ordinaires qu'on ne le pense.
1 - Dans une note explicative en dessous de la vidéo, Emma Sulkowicz écrit: «Tout ce qui figure dans cette vidéo est consenti mais ressemble à un viol. Ce n'est pas une reconstitution, mais cela pourrait y ressembler.» Retourner à l'article
2 - L'expression «viol ordinaire» est utilisée par l'autrice québécoise Janette Bertrand dans son roman éponyme paru en 2020. Elle y explore les relations sexuelles non consenties au sein des couples (Québec, Éditions Libre Expression). Dans «La chair est triste hélas», l'autrice Ovidie raconte le premier viol qu'elle a subi en parlant de «bon vieux viol ordinaire» (Paris, Julliard, 2023, p. 75). Retourner à l'article
3 - Voir Susan Estrich, «Real Rape», Cambridge, Harvard University Press, 1987. Retourner à l'article
4 - Sandra Laugier, «Retour à la vie ordinaire», Introduction, «Raison publique», n°18, 2014. Retourner à l'article
5 - Et dans le sillage des travaux récents réalisés sur le sujet, comme ceux de Manon Garcia: «La Conversation des sexes – Philosophie du consentement», Paris, Flammarion, 2021. Retourner à l'article
6 - Sophie Auconie et Marie-Pierre Rixain, «Rapport d'information déposé par la délégation de l'Assemblée nationale aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes sur le viol», n°721, 2018. Retourner à l'article
7 - Rapport d'enquête «Cadre de vie et sécurité» (CVS), Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, édition 2017. Retourner à l'article
8 - Rapport d'enquête «Cadre de vie et sécurité» (CVS), Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) et Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), édition 2019. Retourner à l'article
9 - Rapport d'enquête «Vécu et ressenti en matière de sécurité» (VRS), Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, édition 2022. Retourner à l'article
10 - Marie Chartron, «Penser les violences sexuelles», Paris, La Découverte, 2025. Retourner à l'article
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