menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Minab et Nabi Chit: silence, on massacre

23 0
14.03.2026

Proche et Moyen-Orient — Parti pris

Minab et Nabi Chit : silence, on massacre

Les massacres commis dans ces bourgs d’Iran et du Liban sont déjà plus que des crimes de guerre : les marqueurs d’une fuite en avant sanguinaire et d’un monde insensibilisé au pire, qui prétend libérer les femmes iraniennes en tuant leurs filles et honorer les morts en détruisant les vivants.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

DesDes tombes vues du ciel, creusées par dizaines, dans le petit cimetière subitement agrandi de la ville de Minab, située dans le sud-est de l’Iran, et à quelques dizaines de kilomètres seulement de Dubaï, la capitale du capitalisme autoritaire de notre XXIe siècle, installée sur la rive opposée du détroit d’Ormuz.  

C’est avec ces images satellitaires d’alignement de sépultures fraîches, en plus de fragments de vidéos montrant des parents éplorés à la recherche de leurs enfants dans des décombres poussiéreux percés seulement par les couleurs des cartables éventrés et des cahiers déchiquetés, qu’est d’abord apparue la frappe qui a pulvérisé, au premier jour de la guerre déclenchée par Israël et les États-Unis, une école de filles.

Une frappe selon toute probabilité états-unienne, comme l’a notamment attesté une enquête vidéo du New York Times, en dépit des dénégations douteuses du « Prix Nobel de la guerre » qu’est devenu Donald Trump.

Une frappe commise avec un missile Tomahawk, dont seul le Pentagone dispose, à quelques exceptions australiennes et britanniques près. Un missile dont le nom, si la situation n’était pas si tragique, ferait presque sourire, tant il raconte quelque chose de l’inconscient impérialiste et colonialiste des États-Unis qui se rejoue ad nauseam avec cette nouvelle guerre.

Agrandissement : Illustration 1

Cela avait déjà été le cas lors de l’opération visant à assassiner Ben Laden, désigné sous le nom de code de « Geronimo » par une armée états-unienne qui semble toujours évoluer dans un monde où l’armement supérieur des cow-boys les autorise à éradiquer les non-Blancs.

Un imaginaire viriliste et destructeur dont Pete Hegseth, secrétaire d’État à la défense souhaitant renommer le Pentagone ministère « de la guerre », n’est que le dernier avatar bodybuildé.  

La guerre israélo-états-unienne actuelle est loin de prétendre se mener seulement au nom de la démocratie. Toutefois, au gré des justifications fluctuantes de ses initiateurs, l’insistance est régulièrement mise sur la volonté de mettre fin à un régime terroriste à l’extérieur et oppresseur à l’intérieur.

Les premières victimes du régime de terreur installé par les Gardiens de la révolution et le haut clergé chiite sont, on le sait, les femmes iraniennes. Mais on ne libère pas les femmes iraniennes en tuant leurs filles. Accepter cette logique constitue un scandale moral doublé d’une aporie politique.

Même si, à voir la résistance du régime iranien après décapitation, on peut entendre les arguments qui soulignent que Khamenei ne serait jamais tombé sans intervention extérieure, cette frappe sur une école de filles à Minab ne constitue pas une simple bavure. Elle est le produit des nouvelles lois de la guerre reformatées par les États-Unis et Israël, sur au moins trois plans.

Des frappes déshumanisées et déshumanisantes

Cette frappe emblématise d’abord, au moment même où la Dahiya réelle – nom donné aux quartiers sud de Beyrouth à majorité chiite – est réduite en poussière par l’aviation israélienne, l’extension de la « doctrine Dahiya » formulée par le général israélien Gadi Eizenkot lors de la guerre au Liban en 2006.

Une « doctrine » qui consiste seulement, en réalité, à appliquer une logique brutale et simpliste : absence de distinction entre cibles civiles et cibles militaires et ignorance du principe de proportionnalité de la force. C’est-à-dire deux des fondements essentiels du droit de la guerre.

Cette frappe représente ensuite l’hubris d’une manière de faire la guerre qui confond haute technologie et haute précision. Et s’abrite derrière un vernis de modernité technique pour masquer des actes de barbarie.  

Pour commencer à « expliquer » cette frappe sur une école remplie d’enfants, on évoque déjà une « erreur de coordonnées », sans doute catalysée par le fait que le bâtiment abritant l’école se trouvait autrefois à l’intérieur du périmètre d’une base des Gardiens de la révolution située à proximité.

Ce n’est pourtant pas d’une erreur qu’il s’agit, mais bien du résultat logique d’un sentiment de toute-puissance dopée à une intelligence artificielle dont il a déjà été montré à Gaza qu’elle catalysait aveuglément les crimes plutôt qu’elle ne faisait gagner la guerre en « précision ».

Cette frappe incarne les bouleversements des pratiques et des lois de la guerre liés à l’essor de la mort venue du ciel.

Le constat posé par le philosophe Jean Baudrillard lors de la première guerre du Golfe, perçue comme « une guerre asexuée, chirurgicale, war processing, dont l’ennemi ne figure que comme cible sur un ordinateur », n’a fait que s’accélérer avec cette nouvelle guerre du Golfe qui se déroule sous nos yeux trente-cinq ans après.

Les images sidérantes diffusées par la Maison-Blanche, mêlant extraits de films de guerre ou de jeux vidéo et plans de destructions et d’explosions bien réelles en Iran, achèvent aujourd’hui la confusion entre réalité et virtualité.

Cette frappe incarne enfin les bouleversements des pratiques et des lois de la guerre liés à l’essor de la mort venue du ciel, qu’elle vienne de Tomahawk américains ou de Shahed iraniens. Dans sa Théorie du Drone (La Fabrique, 2013), le philosophe Grégoire Chamayou analysait en détail les effets anthropologiques et existentiels de la capacité inédite à « projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité ».

Agrandissement : Illustration 2

Dans cette configuration où « tout rapport de combat » est supprimé, le nouveau choix des armes transforme « la guerre, d’asymétrique qu’elle pouvait être, en rapport unilatéral de mise à mort, privant structurellement l’ennemi de toute possibilité de combattre ». La faisant ainsi glisser « subrepticement hors du cadre normatif initialement prévu pour des conflits armés ».

Pour le chercheur, « si le choix des armes importe, c’est parce qu’il met radicalement en jeu ce que nous sommes – au risque d’y perdre notre âme, ou notre essence. Le sujet violent ne peut saisir sa propre essence que s’il éprouve sa propre violence en miroir dans l’arme de l’autre ». C’est ce qui sépare une lutte ou une guerre d’une mise à mort.

Selon les lois classiques de la guerre, on ne peut, théoriquement, tuer que parce que l’on se situe dans un univers où l’on s’entretue. Mais nous sommes entrés dans un moment où la doctrine du « droit de tuer » a muté, transformant en chasse implacable, même approximative, ce qui relevait du combat, même inégal.

En posant ainsi « que les vies de l’ennemi sont complètement dispensables et les nôtres absolument sacrées », ajoute encore Chamayou, « on introduit une inégalité radicale dans la valeur des vies, ceci en rupture avec le principe inviolable de l’égale dignité des vies humaines ».

Nabi Chit et « l’éthique » militaire

Cette inégalité radicale dans la valeur des vies s’est aussi manifestée à Nabi Chit, vendredi 6 mars, même s’il y a eu, dans cette petite ville de l’est du Liban, de véritables combats, et pas seulement des exécutions venues d’en haut, entre des soldats israéliens et des militants du Hezbollah.

Pour tenter de récupérer les restes du pilote israélien Ron Arad, disparu en 1986, l’armée israélienne y a commis un massacre, tuant des dizaines de personnes dont de nombreux enfants, comme on peut le lire dans la reconstitution de ce fiasco militaire effectuée par Arthur Sarradin pour Libération.

Plutôt que de nier la réalité, à l’instar du pouvoir états-unien, l’armée israélienne a fait le choix de la justification. Avec un argument au-delà du cynisme, exprimé par la voix du porte-parole francophone de l’armée israélienne, Olivier Rafowicz, expliquant que rechercher les soldats disparus « fait partie de l’éthique d’Israël et de Tsahal ». Une « éthique » fondée donc uniquement sur les liens du sang et autorisant à répandre partout le sang du moment qu’il n’est pas israélien.

L’anéantissement de Gaza, où, si l’on compte les morts indirectes, le ratio entre les massacres du 7-Octobre et le génocide commis dans la bande palestinienne atteint le chiffre effarant de 1 pour 100 (avec 1 200 morts victimes du Hamas et près de 75 000 morts directes sous le feu de l’armée israélienne et sans doute au minimum 50 000 morts supplémentaires de maladies, faim, blessures ou de cadavres non comptabilisés encore sous les décombres), avait déjà signalé cette inégalité profonde des vies israéliennes et palestiniennes.

Une inégalité radicale également manifestée par le refus du gouvernement israélien de passer à la seconde phase du soi-disant « plan de paix » trumpien tant que la dernière dépouille du dernier otage n’avait pas été retrouvée.

En parallèle de la terreur déshumanisante de tels chiffres, ce qui s’est déroulé à Nabi Chit pousse à l’extrême ce gouffre existentiel dans la valeur des vies humaines. Un abîme creusé par ce concentré orwellien qu’est devenue l’armée israélienne : « armée de défense » menant des frappes « préventives » pour déclencher des massacres ; et armée prétendant être la « plus morale du monde » alors qu’elle tue des enfants à un rythme sidérant.

L’inégalité des vies, à la guerre et ailleurs, n’a certes rien d’inédit. Le médecin et anthropologue Didier Fassin en avait fait le sujet de sa leçon inaugurale au Collège de France.

Il y soulignait notamment, à propos des nombreux migrant·es mort·es en Méditerranée, que la « double dimension de ces morts, innombrables et innommables, est certainement le marqueur le plus explicite de la faible valeur accordée à certaines vies, comme on le constate sur les champs de bataille contemporains où, en Irak par exemple, il est possible de compter et d’identifier chaque soldat de la coalition décédé, mais où l’on est incapable d’indiquer le nombre de civils tués, même à cent mille près, et a fortiori de leur donner un nom ».

À propos des 643 victimes, dont 350 femmes et enfants, assassinées le 10 juin 1944 par un bataillon de la deuxième division SS « Das Reich » dans le village d’Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne, le poète Claude Roy écrivit : « Oradour ne fut pas un crime du délire mais la logique d’un système. »

Les meurtres de civils iraniens et libanais sont aussi la logique d’un système, celui d’une violence sans limites mise en œuvre par Donald Trump et Benyamin Nétanyahou.

Partager en copiant le lien de la page Le lien vers la page a été copié Partager la page via les fonctionalités de votre appareil

Le lien vers la page a été copié

Découvrez les newsletters de Mediapart

Recevez directement l’info de votre choix : Quotidienne, Hebdo, Alerte, À l’air libre, Écologie, Enquête …

Depuis le 29 juin 2025, notre confrère Christophe Gleizes, journaliste pour Society et So Foot, est emprisonné en Algérie.

Nous ne l’oublions pas et réclamons sa libération.

En savoir plus sur #FREEGLEIZES

Aujourd’hui sur Mediapart

Proche et Moyen-Orient — Entretien « Il ne suffit pas de décapiter le régime iranien » par Fabien Escalona

Proche et Moyen-Orient — Entretien

« Il ne suffit pas de décapiter le régime iranien »

Justice Narcotrafic : des enfants exploités en bande organisée par Feriel Alouti , Mathilde Mathieu et Pascale Pascariello

Narcotrafic : des enfants exploités en bande organisée

par Feriel Alouti , Mathilde Mathieu et Pascale Pascariello

Violences sexistes et sexuelles « Qui me le touche, le petit bonhomme en mousse ? » : une nouvelle vidéo met à mal la défense de Patrick Sébastien par Sarah Brethes

Violences sexistes et sexuelles

« Qui me le touche, le petit bonhomme en mousse ? » : une nouvelle vidéo met à mal la défense de Patrick Sébastien

Éducation et enseignement supérieur — Parti pris Le fiasco des groupes de niveau, symbole d’une politique de l’éducation en déshérence par Mathilde Goanec

Éducation et enseignement supérieur — Parti pris

Le fiasco des groupes de niveau, symbole d’une politique de l’éducation en déshérence

France — Enquête Affaire de la tête de cochon : un associé de la femme de Christian Estrosi mis en cause par Antton Rouget et Ellen Salvi

Affaire de la tête de cochon : un associé de la femme de Christian Estrosi mis en cause

par Antton Rouget et Ellen Salvi

Depuis le 29 juin 2025, notre confrère Christophe Gleizes, journaliste pour Society et So Foot, est emprisonné en Algérie.

Nous ne l’oublions pas et réclamons sa libération.

En savoir plus sur #FREEGLEIZES

Proche et Moyen-Orient — Parti pris Dubaï sous les bombes, la fin des illusions par Romaric Godin

Proche et Moyen-Orient — Parti pris

Dubaï sous les bombes, la fin des illusions

Proche et Moyen-Orient — Parti pris Trump et Nétanyahou : les rois de la jungle, et leur loi par Joseph Confavreux et Fabien Escalona

Proche et Moyen-Orient — Parti pris

Trump et Nétanyahou : les rois de la jungle, et leur loi

par Joseph Confavreux et Fabien Escalona

Droite Atteintes à la probité et proximité avec l’extrême droite : les CV gênants des colistiers de Rachida Dati à Paris par David Perrotin et Ellen Salvi

Atteintes à la probité et proximité avec l’extrême droite : les CV gênants des colistiers de Rachida Dati à Paris

par David Perrotin et Ellen Salvi

Violences sexistes et sexuelles — Enquête Affaire Epstein : des mails et virements bancaires interrogent le rôle du recruteur de mannequins Daniel Siad par François Bougon et Marine Turchi

Violences sexistes et sexuelles — Enquête

Affaire Epstein : des mails et virements bancaires interrogent le rôle du recruteur de mannequins Daniel Siad

par François Bougon et Marine Turchi

Cinéma Le « Chant des forêts » primé aux César : l’émerveillement est-il un levier pour l’engagement ? par Amélie Poinssot

Le « Chant des forêts » primé aux César : l’émerveillement est-il un levier pour l’engagement ?


© Mediapart