«L’esprit critique» littérature: écritures du vivant et autobiographie |
L’esprit critique — Entretien
« L’esprit critique » littérature : écritures du vivant et autobiographie
Le podcast culturel de Mediapart discute du nouveau roman de Pauline Peyrade, « Les Habitantes » ; de la première incursion de la poète Julia Lepère dans le genre romanesque avec « La Mer et son double » et du récit autobiographique de l’Indienne Arundhati Roy « Mon refuge et mon orage ».
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TroisTrois écrivaines proposant trois récits où les personnages féminins occupent les rôles principaux. Un premier en forme de paysage habité par des êtres et des sensations. Un deuxième qui tire deux fils parallèles, d’une ville inquiétante à un cargo perdu dans les glaces. Et un dernier qui parcourt six décennies de la vie d’une activiste et romancière voyant son pays, l’Inde, sombrer dans la brutalité raciste et fasciste.
On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » le second roman de Pauline Peyrade, Les Habitantes, publié aux éditions de Minuit ; la première incursion de la poète Julia Lepère dans le genre romanesque avec un ouvrage intitulé La Mer et son double aux éditions du Sous-Sol ; et enfin le récit autobiographique que propose l’Indienne Arundhati Roy sous le titre Mon Refuge et mon orage, publié chez Gallimard.
Après L’Âge de détruire, couronné du prix Goncourt du premier roman en 2023, l’écrivaine et dramaturge Pauline Peyrade signe un deuxième texte romanesque. Il s’intitule Les Habitantes et est, comme le précédent, publié aux éditions de Minuit.
À l’orée d’un hameau et d’une forêt, Emily, la trentaine, vit avec sa chienne Loyse dans une maison qui fut celle de sa grand-mère, Moune, au rythme d’une vie qui oscille entre observation de la nature lors de promenades, travail dans la ferme tenue par Aude et baignades dans l’étang voisin.
Un rythme déréglé, sinon tout à fait perturbé, par l’apparition de missives de plus en plus comminatoires du père d’Emily, annonçant la mise en vente prochaine de la maison et utilisant un vocabulaire de plus en plus notarial et juridique, qui tranche avec la langue attentive aux détails de la nature et de ses peuples du roman.
En effet, ainsi que nous prévient d’emblée la quatrième de couverture de l’ouvrage : « Dans Les Habitantes, chiennes, hirondelles, abeilles, héron, peuplier tremble, champs de chanvres, qu’ils agissent ou non sur les événements de l’histoire, occupent le même plan que les personnages et participent à leur quête. »
Et effectivement, ce livre sans dénouement, forgé sur des descriptions minutieuses, veut aller contre le rétrécissement du monde produit par la domestication humaine : « Dans les forêts originelles, écrit Pauline Peyrade, il y a de cela environ cinquante millions d’années, les pommiers mesuraient 30 mètres de haut. […] Les pommiers sauvages culminent aujourd’hui à 10 mètres de haut. Le temps semble les avoir rendus plus petits que leurs ancêtres. Un phénomène comparable s’observe chez les mammifères domestiqués, moutons, chats, lapins, chiens, dont la boîte crânienne et le cerveau, siècle après siècle, rétrécissent. »
« La Mer et son double »
La Mer et son double est le titre de l’ouvrage de Julia Lepère, déjà autrice de trois recueils de poésie et qui signe là, aux éditions du Sous-Sol, sa première incursion dans le genre romanesque.
La narration est tissée par deux récits qui alternent l’un avec l’autre. Le premier se situe dans une ville baptisée de sa seule initiale, P., une cité western dans laquelle une femme munie d’une caméra et d’un drone croise des personnages plus ou moins fantomatiques désignés par leurs fonctions – le poète, le pianiste, le sculpteur, la tenancière…
Le second voit une naufragée prénommée Anna et ayant perdu la mémoire repêchée par un cargo au milieu de l’océan Atlantique quelques jours après la disparition tragique d’un des membres d’équipage pendant une nuit de tempête et quelques jours avant que le bateau se trouve pris dans les glaces de l’Antarctique.
Faisant le lien entre les deux récits, ces deux femmes, Anne et Anna, doubles qui ne font peut-être qu’une, et un personnage cruel : un certain Peter, aussi Don Juan que criminel, évoluant dans cette ville de P. traumatisée par des violences : « Dans la fosse commune de la ville de P., ils étaient amoncelés, les parias, les sans-terres, les exilés. C’est alors que je compris la fonction de la Milice des justiciers. Les maintenir hors de la ville et surtout, les tuer. »
« Mon refuge et mon orage »
Mon refuge et mon orage est le titre du nouveau livre de l’écrivaine indienne Arundhati Roy, publié aux éditions Gallimard dans une traduction d’Irène Margit. Mon refuge et mon orage est aussi la manière dont l’essayiste, activiste et romancière, célèbre depuis la parution du Dieu des Petits Riens, décrit celle qui l’a mise au monde dans ce récit qui est à la fois une autobiographie et une autobiographie de sa mère, pour paraphraser le titre du fameux livre de Jamaica Kincaid.
Tout à la fois portrait de « Mrs Roy », ainsi qu’elle a toujours appelé sa mère, portrait d’une écrivaine et portrait d’un pays engagé sur les routes de la fascisation, le récit d’Arundhati Roy nous emmène du Kerala, où elle a grandi, à Delhi, où elle vit, en passant par la vallée de la Narmada où elle a accompagné les luttes contre les grands barrages, les forêts profondes où l’on trouve encore des guérilleros maoïstes dans la région de Raipur. Ou encore le Cachemire, à propos duquel elle écrit qu’après l’avoir découvert, « vous ne pouvez pas retourner aux anciennes conversations, aux vieilles blagues, aux plaisirs inoffensifs. L’innocence amorale délibérée, cultivée, de la plupart des Indiens quant à ce qui s’y passe et ce qui est commis en leur nom là-bas devient difficile à supporter ».
Arundhati Roy propose ici un récit autobiographique et chronologique dont elle dit que « comparé aux textes de politique, ou de fiction, le récit qui vient m’a été particulièrement difficile à écrire ».
Et dresse le portrait d’un pays qui, depuis plus de dix ans, est à l’avant-poste de l’essor de l’internationale réactionnaire, raciste et affairiste sur la planète : « En mai 2014, écrit Arundhati Roy, Narendra Modi a été nommé premier ministre. Dès l’annonce de sa victoire, il s’est ostensiblement envolé pour Delhi dans le jet privé d’une importante compagnie minière dont le logo, ADANI, s’affichait en grand sur le fuselage. C’était le signe que le nationalisme hindou et le capitalisme d’entreprise fusionnaient en un nouvel alliage. Prêt à déchirer le tissu social et l’idée même de l’Inde. »
Youness Bousenna, qui chronique notamment l’actualité littéraire pour Télérama ;
Copélia Mainardi que vous pouvez lire régulièrement dans Libération ;
Pierre Poligone, cofondateur de Zone critique, chargé de cours à l’université Paris 3.
« L’esprit critique » est un podcast réalisé par Étienne Bottini.
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