Municipales: sur la sécurité, la gauche rend les armes |
Municipales : sur la sécurité, la gauche rend les armes
L’armement de la police municipale ou le développement de la vidéosurveillance ont gagné du terrain à gauche au cours de cette campagne. Des maires et candidats racontent à Mediapart la difficulté de tenir un discours alternatif sur le sujet, face à la double pression de la population et des pouvoirs publics.
Donatien Huet et Ilyes Ramdani
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LaLa polémique avait d’une certaine façon lancé la campagne des municipales. En juillet 2025, Mathilde Panot révélait sur BFMTV la volonté de La France insoumise (LFI) de porter deux mesures dans le cadre de ces élections : le désarmement des polices municipales et le démantèlement des caméras de vidéosurveillance. « Ça n’a aucun sens », avaient tonné les socialistes, tout aussi critiques que la droite et l’extrême droite sur le sujet.
À Roubaix (Nord), où le mouvement de gauche caresse un de ses principaux espoirs de victoire, le discours a quelque peu évolué. Le grand soir sécuritaire n’aura pas lieu en cas de victoire de David Guiraud : le député LFI a déjà annoncé qu’il maintiendrait l’armement létal de la police municipale et le réseau de vidéosurveillance s’il devenait maire. Un compromis symbolique d’une évolution plus large à gauche, où l’heure n’est plus vraiment à livrer bataille sur le sujet.
Dire qu’il y a douze ans, de nombreuses municipalités de gauche – à commencer par Paris – refusaient le principe même de création d’une police municipale… Dans les dix plus grandes villes de France, selon le décompte de Mediapart, deux tiers des listes de gauche proposent aujourd’hui le recrutement de policiers municipaux supplémentaires au cours de la prochaine mandature.
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Si LFI se distingue encore par une plus grande réticence à prendre de tels engagements, elle ne les refuse pas en bloc : à Paris, Marseille (Bouches-du-Rhône), Lyon (Rhône) ou Lille (Nord), les programmes portés par les candidat·es insoumis·es prévoient le recrutement de nouvelles policières et policiers municipaux.
L’épreuve de l’exercice du pouvoir
La donne est plus claire encore au Parti socialiste (PS), dont les candidat·es soutiennent partout l’embauche de nouveaux fonctionnaires de police. Certain·es en ont même fait le cœur de leur campagne, comme le sortant Mathieu Hanotin à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Ultime symbole : dans la seule ville de plus de 100 000 habitant·es qui n’en disposait pas encore, le maire socialiste de Brest (Finistère) François Cuillandre a annoncé la création d’une police municipale en cas de réélection.
Plus une seule liste de gauche n’omet de mentionner en bonne place, dans son programme, ses mesures en matière de « sûreté », de « sécurité » ou de « tranquillité publique ». Comment faire autrement ? « Les exécutifs locaux sont dans une forme de piège, résume Ali Rabeh, le maire Génération.s de Trappes (Yvelines). Il y a une pression très forte de la population, qui demande au maire de répondre à des attentes sur leur quotidien. Il devient très difficile de s’en tenir à la ligne qui consiste à dire : ce n’est pas moi, c’est l’État. »
Élu pour la première fois en 2020, le maire yvelinois raconte les courriers et les messages reçus, dès son installation à l’hôtel de ville, d’habitant·es excédé·es par les nuisances nocturnes, les rodéos urbains, l’alcoolisme sur la voie publique… « Je me souviens d’une maman que j’ai reçue, en larmes, au début de mon mandat, dit-il. Elle me dit, à l’époque, qu’elle a choisi de s’installer à Trappes, qu’elle partage les valeurs et la vision du vivre-ensemble qu’on porte mais qu’elle n’en peut plus que sa fille soit harcelée par des hommes ivres en rentrant du collège. Quand vous avez des situations pareilles, vous ne pouvez pas les balayer d’un revers de main. Ça vous bouleverse forcément. »
Dans une autre banlieue populaire, à Villeurbanne (Rhône), Cédric Van Styvendael a pris lui aussi les problématiques sécuritaires en pleine face, avant même son élection en 2020. « On avait mené une campagne très participative et citoyenne, détaille le maire socialiste, candidat à sa réélection. Cela a très bien fonctionné mais partout où on allait, on se faisait défoncer sur la sécurité. Le message, en gros, c’était : “Ce n’est pas possible ! Vous, la gauche, qu’est-ce que vous faites là-dessus ?” Et ce n’était pas des propos de miliciens. Cela venait souvent d’habitants de quartiers populaires qui étaient désemparés. Forcément, après notre élection, on s’est dit : on ne veut pas laisser faire. »
Je reçois chaque candidat [à la police municipale] moi-même. Je leur explique notre projet, notre conception de la police, nos valeurs.
Je reçois chaque candidat [à la police municipale] moi-même. Je leur explique notre projet, notre conception de la police, nos valeurs.
De Paris à Lyon, de Villeurbanne à Trappes, de Lille à Bordeaux (Gironde), la gauche a utilisé dans les municipalités qu’elle dirigeait la totalité – ou presque – des outils à sa disposition. Relations étroites avec les préfets et les commissaires de police, déploiement d’un réseau de caméras, développement de la police municipale… « À partir du moment où les élus sont en responsabilité, une forme de pragmatisme s’impose, explique Cédric Van Styvendael. Peu importe le parti, tout le monde bouge. »
Même à Faches-Tumesnil (Nord), érigée en laboratoire de l’insoumission municipale, le maire LFI Patrick Proisy a fièrement étoffé les effectifs de la police municipale et maintenu le dispositif de vidéosurveillance en vigueur. « Nous ne sommes pas sectaires, il ne faut pas être dogmatique sur ce sujet », s’est-il défendu dans La Voix du Nord en novembre 2025.
La distinction en la matière est d’autant plus difficile que l’exécutif met une forte pression sur les exécutifs locaux pour épouser le consensus ambiant. À commencer par Gérald Darmanin qui a plusieurs fois critiqué les maires de gauche lors de son passage au ministère de l’intérieur. Ainsi avait-il pointé du doigt Grégory Doucet, le maire écologiste de Lyon, après une fusillade en octobre 2021, l’appelant à « sortir de l’idéologie et mettre des caméras de vidéoprotection ».
Rebelote en octobre 2024, lorsque son successeur à Beauvau, Bruno Retailleau, avait profité d’une attaque à la grenade à Grenoble (Isère) pour déplorer le « discours antisécuritaire » du maire écologiste de la commune, Éric Piolle. « Aide-toi [et] le ciel t’aidera », avait alors lancé le ministre de l’intérieur à l’élu local, après avoir indiqué : « Ce que je voudrais, c’est qu’il déploie beaucoup plus de caméras de vidéoprotection. »
« Tenir tous les bouts »
Entre les exigences de la population et l’influence des pouvoirs publics, trouver le chemin d’une sécurité municipale « de gauche » n’est pas chose aisée. Partout, les listes tentent de muscler le volet dédié à la prévention dans leur projet pour montrer qu’elles avancent sur leurs deux jambes. Mais le développement de services de médiation ou l’accompagnement social et psychologique des jeunes en difficulté n’est pas non plus l’apanage des municipalités socialistes, écologistes ou communistes.
À Villeurbanne, Cédric Van Styvendael martèle que « la gauche à un truc à dire et un truc à faire sur le sujet », à condition de « tenir tous les bouts, face à une certaine presse et une partie de l’opinion qui s’engouffreront dans la moindre brèche pour laisser penser que vous êtes faibles ».
L’élu socialiste, qui confie avoir « passé 50 % de [son] mandat sur ces questions-là », poursuit : « Ça m’a pris un temps de dingue de nouer des liens de confiance, d’être crédible sur le sujet sans renier ce que je considère être mon corpus idéologique de gauche, sans balayer le travail fait depuis vingt ans sur la lutte contre les discriminations, la condamnation du contrôle au faciès ou le lien entre les jeunes et la police. »
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Son homologue trappiste Ali Rabeh a décidé, dès son élection, de choisir personnellement chacun des agent·es qui intègrent sa police municipale. « Je reçois chaque candidat moi-même, explique l’ancien conseiller de Benoît Hamon. Je leur explique notre projet, notre conception de la police, nos valeurs. On leur pose par exemple l’exigence qui est la nôtre du vouvoiement permanent des personnes, même les ados. Et on tente de percevoir, à travers cette discussion, ceux qui sont compatibles avec notre vision d’une police municipale. »
Sur l’épineuse question de l’armement de ces agent·es, la gauche reconnaît une forme de défaite culturelle. Deux tiers des policières et policiers municipaux en France disposent d’une arme de poing, selon un comptage récent du média Politico. Des chiffres qui augmentent d’année en année, au rythme de ces majorités qui se résignent à franchir le pas. À l’été 2025, c’est le maire écologiste de Bordeaux, Pierre Hurmic, qui a décidé de doter une soixantaine de ses policiers d’une arme létale. Un mouvement remarqué, venant d’une formation politique qui s’est toujours prononcée contre l’armement.
Trappes a fait de même au cours du mandat. « La mort dans l’âme, assure Ali Rabeh, au terme d’une longue hésitation et d’un long débat au sein de la majorité municipale. » Mais le maire pointe une difficulté qui remonte souvent dans le discours des élus locaux : « Sans armement, aujourd’hui, il est impossible de recruter. Il y a une telle pénurie, une telle concurrence, qu’on ne peut malheureusement pas se le permettre. »
Une partie de la population est en demande de plus de police, plus de caméras. Nos positions ne font pas toutes consensus et le terrain est inconfortable pour beaucoup.
Une partie de la population est en demande de plus de police, plus de caméras. Nos positions ne font pas toutes consensus et le terrain est inconfortable pour beaucoup.
Seule LFI continue de porter au niveau national le désarmement des polices municipales. Certaines des listes du mouvement de Jean-Luc Mélenchon ont inséré la mesure dans leurs programmes, comme à Montpellier (Hérault), Lyon ou Bordeaux. Mais dans des villes populaires où les chances de victoire semblent plus grandes, le discours est plus mesuré. C’est le cas à Roubaix, comme cité précédemment, à Toulouse (Haute-Garonne) mais aussi à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), où Bally Bagayoko promet de supprimer les lanceurs de balles de défense (LBD), pas les armes à feu ni les pistolets à impulsion électrique.
Référent au sein du mouvement sur les questions de sécurité, le député LFI Ugo Bernalicis défend la radicalité du positionnement insoumis et souligne que lui-même, dans sa campagne à Villeneuve-d’Ascq (Nord), propose par exemple le démantèlement de la vidéosurveillance. Mais il défend aussi les accommodements et les concessions réalisées, ici et là, par les candidat·es de gauche. « Les idées reçues sur le sujet sont très puissantes, y compris dans les milieux militants, défend-il. Une partie de la population est en demande de plus de police, plus de caméras. Nos positions ne font pas toutes consensus et le terrain est inconfortable pour beaucoup. »
D’où un bougé tactique que l’élu nordiste théorise aisément : « Est-ce que là, dans le contexte des municipales, on considère que la sécurité est la mère des batailles ? On peut perdre si on ne prend pas ce sujet au sérieux, mais on ne gagnera pas là-dessus. Alors, je peux comprendre que certains aient la tentation de se dire : on ne va pas se bagarrer et concentrer la campagne sur la sécurité. Neutralisons ce sujet, tant pis, et passons plus de temps sur le logement indigne, les services publics, la cantine gratuite et compagnie. »
Pour le sociologue Sébastian Roché, cet inconfort de la gauche est le résultat d’un long désinvestissement des enjeux de sécurité. « La gauche n’a plus de discours alternatif, plus de propositions propres, donc elle reprend celles qui sont dans l’air du temps, estime le spécialiste des relations entre la police et la population, directeur de recherches au CNRS. C’est un peu la saignée de Molière : on ne sait faire que ça donc on en fait un médicament universel pour toutes les pathologies. »
L’auteur de l’ouvrage La Nation inachevée. La jeunesse face à l’école et la police (Grasset, 2022) exhorte les formations de gauche à repenser en profondeur leur logiciel idéologique sur ces questions. « Il faut s’attaquer frontalement aux autres causes de la délinquance : les revenus, la qualité du logement, l’insertion scolaires. Quand les citoyens disent “on veut de la sécurité”, les élus entendent “on veut de la police”. C’est là que la bataille culturelle est perdue. Il faudrait repartir d’une réflexion sur l’efficacité des moyens mis en œuvre pour trouver des solutions plus équilibrées. »
La question pourrait ressurgir dès dimanche soir, lorsque les listes de gauche discuteront d’éventuelles fusions d’entre-deux-tours. À Lyon, par exemple, le maire sortant écologiste Grégory Doucet a prévenu qu’il était favorable à une fusion avec LFI mais « à certaines conditions » dont celle-ci : « La police ne sera pas désarmée. »
Donatien Huet et Ilyes Ramdani
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