Paloma Hermina Hidalgo : "Une société adulte n’exige pas de l’art qu’il la conforte sans cesse dans sa bonne conscience"

Nous assistons à une crise de l’hospitalité faite à l’intraitable. Le phénomène excède de beaucoup le seul domaine esthétique, mais c’est peut-être dans notre rapport aux œuvres qu’il se laisse observer avec le plus de netteté. Ce qui ne se laisse ni réparer, ni moraliser, ni dissoudre dans les langues contemporaines du soin devient difficile à accueillir. Il ne suffit plus à une œuvre d’avoir une forme, une force, une nécessité propre. Il lui faut presque une garantie : qu’elle ne troublera pas sans précaution, qu’elle n’exposera pas le lecteur ou le spectateur à une épreuve sans balisage ; qu’elle demeurera, malgré tout, compatible avec les disciplines affectives de son temps.

Le plus frappant est que cette mutation prend rarement le visage franc de l’interdit. Elle s’exerce plus en amont, dans les conditions mêmes de la recevabilité. Une œuvre n’est plus seulement attendue sur sa justesse formelle ou sur la nécessité de son geste. Elle est sommée de répondre de ses effets supposés, de sa légitimité à troubler, de la sûreté morale de son mouvement. On voudrait qu’elle s’annonce, se signale, se justifie presque avant d’advenir. Ce n’est pas la vieille censure. C’est autre chose : quelque chose de plus diffus, de plus insinuant, peut-être aussi de plus profond. L’exigence croissante que toute forme produise sa propre innocence.

Les signes en sont partout. On demande à une fiction moins ce qu’elle découvre que le message qu’elle délivre. On soupçonne l’ambivalence de complaisance. On confond représenter et approuver, explorer et légitimer. On attend d’un livre, d’un film, d’une œuvre qu’ils rendent immédiatement lisible leur position morale, comme si une forme n’avait plus le droit d’ouvrir une épreuve sans en fournir d’avance le mode d’emploi éthique. Ce qui échappe à la pédagogie du bien, ce qui ne se présente pas sous le signe de l’exemplarité, ce qui laisse au lecteur la charge de traverser seul une zone d’incertitude, devient vite suspect.

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Mais le problème, au fond, déborde de beaucoup l’art lui-même. Ce que notre époque supporte de plus en plus mal, ce n’est pas seulement l’œuvre qui inquiète. C’est l’existence même d’une part irréconciliée de l’expérience humaine. L’ambivalence, la cruauté, le désir sans innocence, la faute sans rédemption immédiate, tout ce qui ne se laisse ni répartir clairement entre le sain et le nocif, ni reconduire aux langues apaisantes du soin, devient difficile à regarder en face. Nous savons de mieux en mieux parler de la blessure ; nous peinons davantage à penser ce qui, dans l’humain, ne demande ni excuse, ni absolution, ni consolation. Or c’est précisément à cet endroit que l’art commence : là où quelque chose résiste, là où le réel cesse d’être entièrement habitable, là où une forme se risque au contact de l’intraitable.

Une œuvre n’a pas à nous réparer. Elle n’est pas un protocole de sécurisation du lecteur, encore moins un auxiliaire de l’hygiène morale contemporaine. Qu’elle puisse parfois consoler, éclairer, accompagner, nul n’en doute. Mais sa nécessité n’est pas là. Elle réside dans sa capacité à donner forme à ce qui résiste, à ce qui compromet, à ce qui déplace, à ce qui rouvre en nous des conflits que les langues de la gestion psychique voudraient refermer. L’art n’a pas pour mission d’abolir la déchirure humaine ; il peut avoir, au contraire, pour tâche d’en garder la vérité sensible. Il ne protège pas toujours du conflit intérieur. Il arrive qu’il l’intensifie, non par goût du scandale, mais parce qu’il refuse de mentir sur la part de l’expérience qui ne se laisse pas pacifier sans reste.

Maturité démocratique

Ce déplacement engage aussi une certaine idée du lecteur. On le suppose de moins en moins capable de traverser une contradiction, de soutenir un trouble, d’habiter provisoirement une zone d’incertitude morale. Il tend à devenir une conscience à préserver, un équilibre à ménager, une vulnérabilité à administrer. Mais lire n’a jamais signifié demeurer intact. Il y a, dans l’expérience esthétique, une part de risque intérieur qui n’est pas un défaut de la forme, mais l’une de ses conditions. Le lecteur n’a pas seulement besoin d’être reconnu ; il a aussi besoin d’être déplacé.

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Ceux et celles qui écrivent, filment ou créent au voisinage de ces régions intraitables le savent bien : dès qu’une œuvre touche à l’ambivalence, à la part obscure du désir, à la violence psychique, à ce qui ne se laisse ni moraliser ni convertir en leçon, il lui faut répondre d’autre chose que d’elle-même. On ne lui demande plus seulement ce qu’elle fait, mais de quel droit elle trouble. Moins une nécessité qu’une précaution, moins une forme qu’une garantie, moins une vérité qu’un certificat d’innocuité. C’est là l’un des signes les plus nets de notre moment culturel : nous supportons de plus en plus mal qu’une œuvre ne soit pas immédiatement habitable.

Qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit ici ni de tourner en dérision la souffrance, ni d’ériger la brutalité en idéal esthétique. Le soin a sa nécessité, l’attention aussi. Mais une culture s’appauvrit dès lors qu’elle ne sait plus distinguer entre protéger les personnes et neutraliser les formes, entre la vigilance éthique et l’asepsie du sensible. Une œuvre ne vaut pas parce qu’elle blesse ; elle vaut parfois parce qu’elle ose ne pas mentir sur ce qui, en l’homme, demeure opaque, conflictuel, irréductible.

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L’enjeu, dès lors, dépasse de beaucoup le sort des artistes. Il touche à notre idée même de la maturité démocratique. Une société adulte n’exige pas de l’art qu’il la conforte sans cesse dans sa bonne conscience ; elle accepte d’être mise en crise, déplacée, contredite par des formes qui ne réparent pas. Car une civilisation se juge aussi à ce qu’elle consent à accueillir d’intraitable. À force de vouloir des œuvres sans péril, nous pourrions perdre jusqu’au sens de ce qu’est une forme nécessaire. Une société qui ne supporte plus d’être mise en crise par l’art se condamne à n’être plus contredite que par le réel.


© Marianne