Architecture standardisée, bâtiments moches… "Il faut recréer de l’harmonie dans le rapport des individus aux lieux" |
Vous êtes-vous déjà promenés dans des quartiers flambant neuf, comme Euratlantique à Bordeaux ? Ou peut-être à Euralille, non loin du centre historique de la cité nordiste, ou dans tout autre faubourg commençant par « Eur » ? Avez-vous ressenti cette absence d’âme, ce je-ne-sais-quoi qui rend ces rues artificielles et suscite l’envie irrépressible de prendre ses jambes à son cou ? Cette sensation de ne pas savoir si l’on est à Singapour, à Malmö, ou tout bonnement nulle part, comme si les concepteurs du lieu étaient allergiques à tout élément propre à l’identité locale ? Vous n’êtes pas fou, cette épidémie de standardisation est le lot de toutes les métropoles du globe, victimes de la philosophie utilitariste.
Mais au juste, qu’est-ce qui rend les somptueux palais romains, les majestueuses cathédrales gothiques, ou tout simplement les ruelles d’un village médiéval, aussi vibrantes et admirables ? S’il y a des collines où souffle l’esprit, l’architecture la plus inspirée est capable elle aussi de créer ce sentiment de connexion à son environnement. Malheureusement, les logiques des promoteurs et le règne du fonctionnalisme le plus irrespectueux du besoin de résonance des humains mettent à mal cette recherche métaphysique propre à chaque individu dans les lieux qu’il habite.
Architecture désenchantée
Contre ces assauts de l’urbanisme moderne, qui « détruit les villes en temps de paix », pour paraphraser le philosophe Jean-Claude Michéa, l’architecte Cristiana Mazzoni, dans son livre De la matière au lieu. Petit traité d’architecture quantique (La Commune), exhorte à redécouvrir la dimension spirituelle des espaces habités. Elle part du constat qu’une « chute lente, mais profonde, liée à l’oubli des savoirs ancestraux » a produit ces dernières décennies des « villes fragmentées, amputées de sens et vidées de mémoire », symptômes d’une architecture désenchantée.
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« Le monde bâti s’est réduit à une machine à habiter, calibrée pour nos nécessités immédiates, pensée comme une infrastructure de service plutôt que comme une matrice de sens et de liens », écrit-elle. Mais elle ne s’apitoie pas outre mesure sur cette triste observation, car son objectif est autre : elle ambitionne de poser des bases théoriques à partir desquelles il sera de nouveau possible de créer de l’harmonie, notamment à travers la redécouverte des techniques du passé.
Enracinement et symbiose
Ce livre exigeant, érudit, mais surtout évocateur, est écrit dans une plume empreinte de poésie. L’autrice, qui convoque Edgar Morin pour proposer une architecture de la « complexité », puise dans des œuvres de philosophes, de psychanalystes, ou encore de géographes. Au fil des chapitres, elle revisite de fond en comble les formes et les flux, parfois invisibles, qui façonnent notre quotidien.
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L’essai est émaillé de très belles descriptions de villes et d’œuvres architecturales, de la cathédrale de Chartres au Centre Pompidou, en passant par le Taj Mahal et sa « géométrie sacrée ». Cristiana Mazzoni embarque son lecteur dans une promenade méditative, comme une invitation à être attentif aux éléments qui créent en nous de la résonance. À Venise, où elle a étudié, elle signale comment les canaux, les ponts, les ruelles et les places ouvertes, qui en font la typicité et le charme, participent à l’impression d’enracinement et de symbiose qui se dégage de la ville.
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Pour elle, l’architecture de demain devra « générer des espaces où l’équilibre redevient central ». Elle affirme que les clés de cette harmonie sont inscrites dans certains bâtiments contemporains, mais aussi dans l’architecture ancienne. Le chemin est encore long pour tourner la page de l’architecture aseptisée et sans âme des « projets urbains » et autres « écoquartiers » qui font les choux gras des promoteurs immobiliers, mais Cristiana Mazzoni propose à cet égard une belle entrée en matière.