Marc Knobel : "Israël ne doit pas contribuer, même indirectement, à offrir un brevet de respectabilité au RN" |
En recevant Marine Le Pen, l’ambassadeur d’Israël offre un signal troublant : peut‑on chercher des alliés à l’extrême droite sans abîmer la mémoire, la lutte contre l’antisémitisme et la démocratie ? La récente rencontre du 15 avril entre l’ambassadeur d’Israël à Paris et Marine Le Pen n’a rien d’un banal geste protocolaire. Elle s’inscrit, comme plusieurs enquêtes, analyses et mes travaux l’ont déjà montré, dans une évolution plus large : un rapprochement politique entre une partie de la droite au pouvoir en Israël et des forces d’extrême droite en Europe, au premier rang desquelles le Rassemblement national. Ce mouvement soulève des interrogations lourdes de conséquences, tant pour la lutte contre l’antisémitisme que pour l’avenir de nos démocraties.
Depuis quelques années, des responsables israéliens ont assumé l’ouverture de canaux avec des partis que l’on tenait jusqu’alors à distance respectable : RN en France, Vox en Espagne, Démocrates de Suède… longtemps considérés comme infréquentables au regard de leur histoire et de leurs positions passées. Les arguments avancés sont connus : élargir le cercle des soutiens d’Israël en Europe, rompre un isolement diplomatique accru depuis les attaques du 7 octobre 2023, miser sur des formations qui se disent à la fois pro-israéliennes et obsédées par les enjeux sécuritaires. De plus en plus, une petite musique revient : il faudrait juger ces partis sur leur « présent » plutôt que sur leur passé.
Dans ce cadre, le rôle d’Amichai Chikli, ministre israélien de la Diaspora, est central. À Madrid, en mai 2024, on le voit rencontrer Marine Le Pen lors d’une conférence de partis d’extrême droite, et suggérer qu’une éventuelle présidence Le Pen serait « excellente pour Israël », au vu de ses positions sur le Hamas ou la Cour pénale internationale. En février 2025, au CPAC – le grand raout annuel de la droite et de l’ultra‑droite américaine à Washington – il pose aux côtés de Jordan Bardella, dont il vante le tropisme pro‑israélien, tout en minimisant les accusations d’antisémitisme visant le RN.
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La scène du 15 avril à l’ambassade prolonge donc une ligne politique assumée, plutôt qu’elle ne fait figure d’exception malheureuse. Selon Yigal Palmor, ancien porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères avec lequel je me suis entretenu, cette politique relève d’« une démarche ignare et irresponsable, menée par des politiciens qui ne connaissent pas grand‑chose à la diplomatie ni à l’Histoire, mais qui s’acharnent à vexer et marginaliser les amis historiques d’Israël pour mieux favoriser ceux qu’ils perçoivent comme de nouveaux alliés, parce qu’ils ne trouvent rien à redire à un gouvernement façonné par Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir. »
RN : lifting d’image, héritage pesant
Le RN répète qu’il n’est plus le FN de Jean-Marie Le Pen. Marine Le Pen a pris soin de condamner certains propos de son père, de se rendre à des manifestations contre l’antisémitisme, d’adopter une posture très favorable à Israël, surtout depuis la montée de l’islamisme radical. Ces évolutions affichées existent et il serait vain de les nier.
Mais l’histoire ne s’efface pas par communiqué. L’historiographie et de nombreux travaux ont documenté la genèse du FN : un parti construit au croisement de milieux fascistes ou néofascistes, de nostalgiques de Vichy, de courants catholiques intégristes et de diverses composantes de l’extrême droite radicale. L’antisémitisme y a occupé une place structurante, comme en témoignent les déclarations répétées de Jean-Marie Le Pen, plusieurs fois condamnées par la justice.
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Surtout, certains indicateurs d’opinion montrent que ce passé laisse des traces. L’étude « Radiographie de l’antisémitisme en France » (2022), menée notamment par l’American Jewish Committee, la Fondation pour l’innovation politique et l’Ifop, indique par exemple que 39 % des électeurs de Marine Le Pen considèrent que « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance », contre 26 % dans l’ensemble de la population. Ces données doivent, bien sûr, être interprétées avec prudence ; elles n’en invitent pas moins à s’interroger.
Peut‑on considérer qu’un parti issu d’une telle histoire, et dont une partie des sympathisants reste réceptive à ces représentations, serait « totalement émancipé » de ses matrices idéologiques initiales ? La question ne se limite d’ailleurs pas au rapport aux juifs ou à Israël. C’est l’ensemble du projet politique qui est en jeu : sur l’immigration, les droits sociaux, les libertés publiques, les institutions. Quand Marine Le Pen remet en cause le droit du sol ou l’aide médicale d’État, elle s’inscrit dans une continuité profonde avec les fondamentaux historiques du FN.
Ce que disent les institutions juives
Le rapprochement entre certains responsables israéliens et des forces d’extrême droite n’a pas laissé indifférentes les institutions juives. Les 26 et 27 mars 2025, lors d’une conférence internationale sur l’antisémitisme organisée à Jérusalem, plusieurs personnalités – chercheurs, responsables communautaires, responsables politiques – ont préféré se retirer en découvrant la présence annoncée de représentants de ces partis, dont Jordan Bardella et Marion Maréchal.
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En France, le Crif a rappelé sa prudence à l’égard du RN, tout comme le Fonds social juif unifié, dans plusieurs prises de position publiques récentes. L’UEJF, de son côté, continue de dénoncer la banalisation d’un parti qui se présente désormais comme « bouclier » pour les juifs alors qu’il porte un discours globalement hostile à d’autres minorités.
Ces réactions traduisent un malaise réel. Pour une partie des Français juifs, voir un gouvernement israélien se rapprocher de formations issues de traditions autoritaires, xénophobes et marquées par un long contentieux avec les minorités, alimente le sentiment d’un décalage entre leurs inquiétudes et certains choix diplomatiques jugés à courte vue.
Ce que ce rapprochement dit
Qu’Israël cherche à diversifier ses soutiens internationaux, on peut le comprendre. Mais la question qui se pose – en France comme ailleurs – est celle‑ci : jusqu’où aller dans cette stratégie sans brouiller des repères historiques essentiels, et sans contribuer à réhabiliter des forces dont l’ADN reste profondément illibéral ?
Faire de l’extrême droite un « allié naturel » des juifs et d’Israël, sur la base d’un repositionnement principalement rhétorique, comporte plusieurs dangers. D’abord, affaiblir la crédibilité de la lutte contre l’antisémitisme, en donnant le sentiment que cet enjeu peut devenir un simple instrument de realpolitik. Ensuite, brouiller la mémoire : présenter comme protecteurs des formations qui, pendant des décennies, ont nourri ou relayé les vieux ressorts de la haine. Enfin, fragiliser les communautés juives d’Europe, en les plaçant au cœur de stratégies politiques qui les dépassent.
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Une vigilance s’impose : ni l’État d’Israël, ni aucune autre institution, ne devrait contribuer, même indirectement, à offrir un brevet de respectabilité démocratique à des forces politiques qui n’ont pas démontré une rupture pleinement aboutie avec leur héritage. C’est une question de cohérence politique, mais aussi de responsabilité historique : vis‑à‑vis de la mémoire de la Shoah, et vis‑à‑vis de toutes celles et ceux qui continuent de croire que l’antisémitisme se combat avec la démocratie, pas avec ceux qui en contestent les fondements.