Arthur Pouliquen : "La Jeune garde s’est constituée en rupture avec un antifascisme autonome" |
Marianne : La violence est-elle nouvelle à l’extrême gauche ?
Arthur Pouliquen : Stricto sensu, non – elle est même en déclin. Ce qui définit l’extrême gauche, c’est la perspective d’un renversement du système capitaliste dans le futur, potentiellement par l’insurrection. Pour autant, depuis un demi-siècle, le niveau de violence politique a considérablement diminué en France : il n’y a pas d’organisations d’extrême gauche pratiquant la lutte armée et le niveau des affrontements lors des manifestations est bien loin de ce que le pays a pu connaître par le passé.
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Les principaux partis d’extrême gauche ont adopté, dès la fin des années 1970, une approche légaliste pour ne pas entraver leur participation aux élections ni menacer leur existence. Ce qui est nouveau, c’est que la violence est aujourd’hui filmée et commentée en direct, donnant l’impression d’une explosion de la radicalité en perdant de vue la tendance de fond.
Existe-t-il aujourd’hui une doctrine de la violence, comparable aux Réflexions sur la violence du théoricien de l'anarcho-syndicalisme Georges Sorel (1910) ?
Je ne crois pas. Hormis de manière très marginale ou épisodique, la violence n’est plus théorisée ni présentée comme une pratique émancipatrice, qui permettrait d’acter une rupture avec le système parlementaire. Les structures politiques qui l’emploient encore la conçoivent comme une nécessité d’autodéfense, pour ne pas laisser la rue à l’adversaire, protéger ses rassemblements, réguler le développement de groupes hostiles…
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Même si la violence peut être parfois un argument de recrutement, mise en scène à des fins de communication, tous les acteurs ont conscience de son coût politique – non seulement en termes d’image publique, mais surtout de répression. À gauche comme à droite, on a ainsi assisté ces dernières années à une multiplication des dissolutions d’organisations politiques. C’était quelque chose d’exceptionnel auparavant.
LFI, parti qui joue le jeu parlementaire, entretien des liens avec la Jeune Garde… Comment l’expliquer ?
C’est l’aboutissement d’un double mouvement. D’une part, la Jeune Garde s’est constituée en rupture avec un antifascisme autonome, hostile aux partis de gauche. Cette structure assume une action à la fois dans et hors des institutions, aux côtés de syndicats, associations ou partis traditionnels, en identifiant comme principal adversaire le Rassemblement national.
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D’autre part, depuis 2017 et la « tripartition » de la vie politique française entre un bloc central, le RN et LFI, cette dernière s’est repositionnée en navire amiral de la gauche. Elle se présente en parti des luttes sociales, capable de les porter dans l’arène parlementaire. Cette évolution a permis à LFI de placer dans son orbite la quasi-totalité de l’extrême gauche française. Il y a donc eu des rapprochements qui se sont naturellement opérés sur le terrain entre insoumis et militants écologistes, collectifs féministes, syndicalistes… Et la Jeune Garde.
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Ce qui n’est pas extraordinaire : à droite comme à gauche, les mouvements de jeunesse activistes ont toujours constitué un vivier de futurs cadres, une école de formation politique. Ce qui est nouveau, c’est de tenter de concilier deux approches, parlementaire-légale ou activiste de rue, qui entrent désormais violemment en contradiction.