Parmi les penseurs français connus mondialement, on doit faire une place particulière au philosophe Henri Lefebvre (1901-1991). Relativement oublié dans son pays natal, il est redécouvert depuis quelque temps grâce à sa magistrale Critique de la vie quotidienne, une somme pionnière proposant un panorama de la vie réelle et concrète, notamment de l’enfer de la vie urbaine. Dans toute l’Amérique (au Nord comme au Sud), Lefebvre fait figure de référence incontournable aujourd’hui dans le domaine des études urbaines.

En revanche, d’autres textes de sa plume sont tombés dans l’oubli. Parmi eux, un essai relativement court mais dense, Le nationalisme contre les nations, publié en 1937 en plein Front populaire.

Son engagement communiste l’amène alors à citer Staline sans nuance. Le chef suprême de l’Union soviétique s’était en effet fait une réputation de « spécialiste » des questions nationales bien avant la prise de pouvoir pour les bolcheviks. Aussi était-il considéré comme une « référence » en la matière depuis la publication de son texte Le Marxisme et la question nationale, alors abondamment cité par les responsables du PCF et les intellectuels proches de lui.

On comprend bien pourquoi le texte de Lefebvre n’a pas eu une grande postérité ! Pourtant son aveuglement à l’égard d’un régime criminel ne doit pas nous empêcher de le lire : a-t-on condamné pour toujours les combats de La Ligue des Droits de l’Homme alors même que nombre de ses éminents représentants ont soutenu avec ardeur la « légalité » (!) des procès de Moscou ? Alors lisons aussi ce Lefebvre-là.

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Dans son livre, le philosophe propose une réflexion singulière et originale sur le devenir de l’idée de nation. Son ambition est claire : face à un internationalisme abstrait qui traverse les courants de gauche, il faut comprendre le cadre national et surtout ce qu’il représente pour le peuple des villes et des campagnes que les communistes entendent convaincre.

Prudent, il affirme à propos du patriotisme que « le prolétariat a eu parfaitement raison de se défier d’un sentiment que ses maîtres surent capter et diriger ». Mais il n’en démord pas : prendre ses distances radicales avec tout ancrage national ne fera que servir la cause des pires projets politiques.

Analysant longuement des idées en vogue depuis l’époque moderne, il écrit des phrases d’une actualité frappante : « Le cosmopolitisme européen a été un échec. Il crut surmonter la limitation des génies nationaux en abandonnant ou du moins en mettant au second plan le lien de l’esprit avec une histoire, un sol, une communauté pratique ». Le résultat ? Le philosophe n’y va pas par quatre chemins : « Il a surtout servi à motiver le nationalisme qui oppose la partie au tout, le génie particulier d’un peuple à l’universalité ».

Au-delà de tel ou tel développement, un élément de méthode frappe à la lecture de cet essai. Si Lefebvre n’a évidemment pas la moindre sympathie pour les nationalistes français de l’Action française de Charles Maurras, il les lit avec attention. En les citant, il critique point par point ses partisans, prenant au sérieux leurs arguments pour les démonter un à un, sans tomber dans l’invective et la caricature.

Tout en subtilité, il ne leur accorde pas le moindre crédit politique, mais se refuse à donner des leçons de morale incantatoires et stériles. « Aucune idéologie ne peut être tout à fait fausse ; elle serait alors absurde », écrit-il. Le « nationalisme intégral » de Maurras est bien là « pour dissimuler les problèmes économiques et sociaux ».

Pour autant, il reconnaît une « rhétorique habile », et même des convergences entre la « critique de droite » et la « critique de gauche » à propos de la « démocratie formelle ». Plutôt que de crier au rapprochement indigne entre les « extrêmes » il démontre point par point ce qui sépare les camps politiques.

Lire les autres attentivement pour les critiquer – notons que Lefebvre est probablement alors un des premiers français à lire attentivement Carl Schmitt, le célèbre juriste pro nazi – voilà une démarche qui semble élémentaire, mais dont feraient bien de s’inspirer certains esprits de gauche prompts à dégainer à tous crins… sans jamais lire une ligne des intellectuels de l’autre camp.

Mais, nous dira-t-on, ce Lefebvre-là s’est au mieux égaré, au pire s’est montré incapable d’anticiper les bouleversements du monde en sous-estimant le dépassement à venir de l’État-nation. C’est en réalité tout le contraire car il relève dans le même livre : « La nation est aujourd’hui dépassée économiquement, puisqu’il s’est formé un marché mondial et que toute nation est un fragment d’une économie plus vaste dont elle ne peut se détacher. (…) L’internationalisme est donc devenu une exigence pratique ».

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Pris isolément, voilà des phrases que ne renieraient pas Olivier Besancenot ou Marine Tondelier ! Mais à la différence de ces derniers, il constate que la mondialisation des échanges et l’internationalisation objective de la sphère politique ne doivent pas aboutir à une ringardisation de la nation pour ceux qui défendent une perspective émancipatrice. Tout le contraire, même : il faut se saisir du cadre national pour ne pas laisser le terrain aux seules lectures rétrogrades et mythologiques de la nation qui prospèrent périodiquement.

Penseur critique de la vie urbaine, Henri Lefebvre fut aussi un observateur perspicace de la signification du fait national à une époque où l’extrême droite triomphait aux quatre coins de l’Europe.

À l’heure où d’aucuns agitent en permanence le spectre du « retour des années 1930 », que l’on réfléchisse à l’une des conclusions que tirait l’auteur du Nationalisme contre les nations face au triomphe de Mussolini et de Hitler : « On ne doit pas condamner en bloc, sans un délicat travail d’analyse, de triage, d’assimilation, les cultures passées et les nations ». Au risque sinon de voir les courants les plus réactionnaires s’en emparer.

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Henri Lefebvre : le marxiste qui voulait comprendre la droite (et dont la gauche ferait bien de s'inspirer)

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05.03.2024

Parmi les penseurs français connus mondialement, on doit faire une place particulière au philosophe Henri Lefebvre (1901-1991). Relativement oublié dans son pays natal, il est redécouvert depuis quelque temps grâce à sa magistrale Critique de la vie quotidienne, une somme pionnière proposant un panorama de la vie réelle et concrète, notamment de l’enfer de la vie urbaine. Dans toute l’Amérique (au Nord comme au Sud), Lefebvre fait figure de référence incontournable aujourd’hui dans le domaine des études urbaines.

En revanche, d’autres textes de sa plume sont tombés dans l’oubli. Parmi eux, un essai relativement court mais dense, Le nationalisme contre les nations, publié en 1937 en plein Front populaire.

Son engagement communiste l’amène alors à citer Staline sans nuance. Le chef suprême de l’Union soviétique s’était en effet fait une réputation de « spécialiste » des questions nationales bien avant la prise de pouvoir pour les bolcheviks. Aussi était-il considéré comme une « référence » en la matière depuis la publication de son texte Le Marxisme et la question nationale, alors abondamment cité par les responsables du PCF et les intellectuels proches de lui.

On comprend bien pourquoi le texte de Lefebvre n’a pas eu une grande postérité ! Pourtant son aveuglement à l’égard d’un régime criminel ne doit pas nous empêcher de le lire : a-t-on condamné pour toujours les combats de La Ligue des Droits de l’Homme alors même que nombre de ses éminents représentants ont soutenu avec ardeur la « légalité » (!) des procès de Moscou ? Alors lisons........

© Marianne


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